La ceinture de rouille

Novembre 2020 : la "ceinture de rouille" américaine est fatale à Trump. Autour de chez moi la ceinture de rouille des grands bois me garde en vie. Entre élections US et confinement hexagonal il faut faire gaffe à ne pas déprimer !

Chemin du 7 novembre 2020

La ceinture de rouille

Clairière en limite de confinement © Patrice Morel (octobre 2020) Clairière en limite de confinement © Patrice Morel (octobre 2020)

Au moment où j’effleure ce clavier un sinistre président américain est en train de perdre les élections, mais aussi les pédales. Il aura fait du mal cet enfoiré ! Et il continue, refusant obstinément sa défaite.

La décision électorale se joue dans ces Etats du Nord-Est, en perte d’industries et de destin, jadis prospères, aujourd’hui précaires, baptisés «la ceinture rouillée» (Rust Belt), après avoir été longtemps «la ceinture des usines» (Manufacturing Belt).

C’est là, dans le désenchantement populaire, dans la fermeture des mines, dans le déclin de la production automobile, que Trump avait forgé sa victoire en 2016. En faisant des promesses mirobolantes de nouvelle richesse aux ouvriers blancs ruinés.

C’est là qu’aujourd’hui le roi est nu, là qu’il n’a pas convaincu, c’est là qu’il prend un vrai coup de pied au cul !

Michigan, Wisconsin, Pennsylvanie reviennent dans le giron démocrate. La ceinture rouillée étouffe le dingo Donald.

Champagne !

Prendre de la hauteur ... © Patrice Morel (octobre 2020) Prendre de la hauteur ... © Patrice Morel (octobre 2020)

Difficile pourtant de fêter une telle information en période de covid et de confinement. Le partage n’est de mise que virtuellement. L’euphorie reste intérieure. Un brin étouffante.

Alors j’ai décidé de sortir, d’aller respirer, de m’oxygéner, j’ai choisi l’ivresse du bulbe à celle des bulles.

Je vais prendre l’aire !

Entendez l’espace autorisé, circulaire et réglementaire, la surface tolérée autour de chez moi, une boucle restreinte et nécessaire, diamètre d’un kilomètre, circuit court, agréé, mais quand même prison dorée, nature préservée, pas d’usines en ruines, pas d’entrepôts abandonnés, pas de friches délaissées, de maisons éventrées ou squattées, en somme ma ceinture de rouille personnelle et naturelle : une couronne forestière arborant le déclin flamboyant d’un automne étroitement surveillé.

Il y a du rouge, du jaune, mais surtout de l’orangé, du roux, du brique et du safrané, du grillé, du brûlé, du corrodé... Les bois en novembre sont un peu comme le fer : ils s’altèrent, changent de teinte, virent au cuivre. Exceptés les résineux bien-sûr, éternels maquisards, rebelles anti-système, toujours verts, qui refusent d’obéir, qui repoussent la dictature rampante du général Hiver .

Derniers feux © Patrice Morel (octobre 2020) Derniers feux © Patrice Morel (octobre 2020)

Si je parcours ma ceinture de rouille, si j’observe les arbres, les mousses, les insectes, les traces animales au sol, les envols de piafs, les bonds du torrent, les sauts du gibier, bref, la vie qui entoure la mienne, qui ceint la nôtre, j’y vois une organisation magistrale, une sorte de pétulance structurée où chacun jouit, s’aime mais aussi se bat et se défend.

Le froid, la brume, la neige s’annoncent. La saison glacée s’avance. La forêt s’y prépare. La fourmi a disparu dans les galeries de son monticule brun et surpeuplé, le grillon ne chante plus et commence à se cailler les meules, le goupil observe la branche où se pavane le chouca, des fois qu’ un camembert viendrait à tomber... Il y a des rêveurs et des pragmatiques, c’est comme en politique, il y a des ongulés, et des ...

Alors le mammifère supérieur, à cerveau costaud, l’humain bravache et matamore, se sent bien merdaillon au regard de cette gigantesque administration ! Il contemple et constate. Il se dit que La Fontaine était un génie. Il relativise covid et compagnie. Il se fait Jean-Jacques et promeneur solitaire, il nuance et tempère, herborise et modère, il calme ses colères...

Pendant ce temps, à l’horizon, dans la ceinture rouillée, en bordure des grands lacs, d’autres humains minuscules continuent à dépouiller, à s’invectiver... Good news quand même : un vrai méchant, un ogre vilain et rougeaud, enfermé dans une cabane blanche, au fond d'un parc, est en train de perdre ses bottes de sept lieues et toute sa superbe : il va se faire dérouiller !

Plus dure sera la chute © Patrice Morel (octobre 2020) Plus dure sera la chute © Patrice Morel (octobre 2020)

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