Mon village français

Chaque fois que je reviens en Savoie dans mon village d'enfance et de jeunesse j'ai le bourdon. Les rues du centre ont perdu les deux tiers de leurs commerces. Pourtant ce village est plus peuplé qu'avant et les services à la personne s'y sont développés. Mais l'animation commerciale est en berne et la vie semble éteinte.

Chemin du 2 mars 2019

Mon village français

Saint-Genix-sur-Guiers (Savoie) : un pont qui séparait jadis la France de l'Italie © Patrice Morel (février 2019) Saint-Genix-sur-Guiers (Savoie) : un pont qui séparait jadis la France de l'Italie © Patrice Morel (février 2019)

C’est la mort lente : rues désertes, vitrines closes, volets fermés. L'artère du centre respire l’abandon, en milieu de semaine, au mois de février. Des pas de porte sont à vendre. D’autres affichent un piteux état, délabrés, sales, quelques vitres cassées, comme au lendemain d’un désastre. On n’entend plus grand chose, un ou deux moteurs isolés, voitures égarées, motos enrouées, un ou deux «bonjour, ça va ? Tu bois un coup ?» devant le dernier troquet à peu près d’aplomb... 

Je revois le temps où tout ce bourg bruissait, bourdonnait, vibrait, ronflait, s’énervait : ça riait, ça criait, ça chantait, ça déconnait, et même la nuit on entendait quelqu’un vivre, gueuler ou délirer, tituber sur le pavé, parler au poilu qui restait de marbre sur son socle devant l’église, ou insulter les flics en passant devant la gendarmerie !
Saint-Genix-sur-Guiers, Savoie, dans les années 50 à 80 : 1600 habitants, au-moins deux cents à trois cents commerces, au minimum vingt bistrots, un marché plein à craquer dans toutes les rues le mercredi matin, et la mère Dubouchet avec ses trésors d’épicière, ses caramels à un franc, ses coquilles de confiture à lécher, paradis des mômes sur la route de l’école, et le père Landrin qui coupait les tifs à ras et dégageait outrageusement les oreilles, et Bozzola, surnom «Zob Zola» toujours sur le pas de sa cordonnerie, avec son reste de cheveux, à guetter le client, et «Microbe» dont le bar avec le poêle au milieu du parquet accueillait tous les anciens sportifs du bled, et «Baby» dont le café des Sports recevait tous les jeunes footeux du moment, réunis devant les flippers, le baby-foot, et le père Charbon qui faisait bistrot-taxi, nous emmenait pour les matchs du dimanche matin sur les gazons pourris de la région, et le buraliste Allégret qui empilait les journaux dans tout son estancot, et le boucher Dottory chez qui mon clebs, le Youki, allait régulièrement faucher un morceau de bidoche avant de se faire courser dans la rue principale, et le mec Lombardo, en bas du pont, qui vendait et réparait des vélos, nous engueulait parce qu'on prenait trop vite le virage devant chez lui sur nos bécanes, et, et .... et merde tient, y a plus personne dans ce foutu pays, sauf les touristes qui viennent encore faire une halte pour acheter le fameux gâteau, avec ses pralines, emblème ultime de ce paradis perdu.

Rue du centre © Patrice Morel (février 2019) Rue du centre © Patrice Morel (février 2019)

Voilà , c’est Saint-Genix aujourd’hui, c’est un village français, comme des milliers d’autres !
Mortel, déprimant, où les pharmacies, les opticiens, les marchands de fleurs, et les pompes funèbres ont désormais pignon sur rue. Où les commerces de bouche ont disparu. Où les gens ne viennent plus acheter mais préparer leur vieillesse et envisager leur au-delà. Où les fêtes qui subsistent sentent le ringard, et font pitié à voir. Où la végétation folle envahit les murs de pierre, où la rivière fait encore illusion mais n’a plus de poissons. Où, où ... «Ouloulou» comme se plaint un tag douloureux dans une ruelle vide à pleurer.

 © Patrice Morel (mars 2019) © Patrice Morel (mars 2019)

Et pendant ce temps, à la périphérie des bourgs voisins, prospèrent des zones commerciales moches, étouffantes, sans architecture locale, sans caractère paysager régional, des ghettos de la consommation à outrance, dégueulant de couleurs et de mauvais goût, tous les hangars à bouffetance de notre société sans style et sans culture, les bastions hideux de la mangeaille et de la distraction bon marché, vers lesquels se ruent les citoyens perdus d’une France livrée aux marchands du temple. Beurkkkk !
Heureusement, en ce jour morose de février 2019, j’ai croisé Nanard et son vélo, et aussi l’ami Gerbelot, devant le café Gojon, une buvette à l’ancienne, gargote authentique, un estaminet d’époque, avec ses tables en bois et toutes les coupes remportées par les boulistes du pays, alignées sur une étagère qui fait la largeur de la salle.
Alors on s’est consolé ! On s’est jeté un p'tit Côte, dans des p'tits verres bien ronds, et on a discuté avec la table d’à côté, où la patronne tapait le carton avec trois gaziers du coin.
C’est là qu’intérieurement, je me suis dit : il y a quand même de bonnes raisons pour enfiler un gilet jaune aujourd’hui !

Café Gojon, bastion de résistance ! © Patrice Morel (février 2019) Café Gojon, bastion de résistance ! © Patrice Morel (février 2019)

 

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