Brumaire

Dans le calendrier républicain Brumaire s'affiche à cheval sur octobre et novembre. Cette période est celle du souvenir. Pour moi : les morts du bal tragique de St-Laurent du Pont le 1er novembre 1970, les copains "poilus" de mon pépé le 11 novembre, les victime du Bataclan le 13 novembre. Pas gai !

Chemin du 8 novembre 2019

Brumaire

Massif de la Chartreuse en tenue d'automne © Patrice Morel (1er novembre 2019) Massif de la Chartreuse en tenue d'automne © Patrice Morel (1er novembre 2019)

C’est une route qui longe la Chartreuse, au pied de la montagne, entre roc et prairies, tantôt rectiligne, tantôt noueuse. Une départementale, la 520, dépaysante et magnifique sous le soleil, mais sinistre et angoissante dans le froid, la pluie et la grisaille.
Début novembre, quand les falaises et les forêts sombres pèsent d’un poids immense sur l’individu, ce ruban goudronné fait ressurgir des images sinistres.
Au milieu d’une longue ligne droite, il passe devant la stèle du dancing maudit, le «5-7», où périrent les enfants brûlés de la Toussaint 70.
Comment ne pas revoir les images de cet incendie monstrueux quand mon chemin double ce lieu tragique ?

La montagne à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) © Patrice Morel (1er novembre 2019) La montagne à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) © Patrice Morel (1er novembre 2019)


Saint-Laurent du Pont, Isère, nuit du 31 octobre au 1er novembre 1970, la dernière nuit au «5-7», la dernière danse de toute une jeunesse insouciante : des flammes, un brasier, en cinq minutes plus rien.
Comment font-ils les gens du pays pour s’habituer à ce passé toujours présent ?
Car derrière le monument où sont gravés les noms des 146 jeunes disparus, âgés de 16 à 25 ans, les familles ont tenu à ce que demeurent dressés les tourniquets de la mort, ces hérissons de ferraille sur lesquels se sont empalés et entassés les gamins pris au piège du feu.

Le deuil est imposible.

Recueillement devant la stèle du 5-7 © (photo tirée extrait du documentaire "la dernière danse au 5-7, Patrice Morel/ Benjamine Jeunehomme, 2010) Recueillement devant la stèle du 5-7 © (photo tirée extrait du documentaire "la dernière danse au 5-7, Patrice Morel/ Benjamine Jeunehomme, 2010)

Ces tourniquets empêchent l’apaisement. Ils sont comme un cri d’indignation jeté à la face des autorités de l’époque, fautives pour négligence, jamais condamnées, à la face des gouvernants de ce début novembre 1970 plus soucieux d’enterrer De Gaulle en grande pompe, que de se pencher sur le sort des victimes et de leurs proches.


«Bal tragique à Colombey : un mort ! » avait titré Hara Kiri. Le journal fut immédiatement interdit. Il revint bientôt sous le titre de «Charlie Hebdo»
Or, le «5-7» est sur mon trajet, celui qui mène à ma région de naissance, d’adolescence, la route qui conduit à ma famille, celle aussi que j’empruntais, étudiant, avec ma 2CV pour aller en fac à Grenoble.
Me voici une nouvelle fois devant cet endroit, un premier novembre, en 2019. Il est onze heures du matin. Même brume, même temps gris, même larmes de pluie. Je ralentis, mais ne m’arrête pas. Quelques voitures sont garées, des personnes portent des gerbes de fleurs, d’autres se recueillent devant le monument.Toujours la détresse, depuis bientôt cinquante ans...

Le monument dédié aux 146 jeunes victimes de l'incendie du 5-7, et les tourniquets conservés © (photo tirée extrait du documentaire "la dernière danse au 5-7, Patrice Morel/ Benjamine Jeunehomme, 2010) Le monument dédié aux 146 jeunes victimes de l'incendie du 5-7, et les tourniquets conservés © (photo tirée extrait du documentaire "la dernière danse au 5-7, Patrice Morel/ Benjamine Jeunehomme, 2010)
Je n’ai pas le courage. Je passe mon chemin.
J’ai travaillé sur cette catastrophe. Un peu trop. J’ai interrogé les parents, les rares survivants, les amis... Je n’en peux plus d’y penser quand les sommets de Chartreuse apparaissent sous mes yeux. J’habitais à quinze kilomètres. J’avais 18 ans, et pas assez d’argent au fond des poches ce soir là, heureusement ...

La route, le fossé, les sapins, le terre-plein, la falaise... Je file. Je verrai l’an prochain si l’on peut faire quelque chose pour le cinquantième anniversaire. Il le faudra je pense, car la République n’a pas été sympa du tout avec les victimes et leurs familles ...
Au fait, comment s’appelle novembre dans le calendrier républicain ? Brumaire n’est ce pas ? La période des nuées et du brouillard.
Brumaire me donne des frissons. Il est synonyme de sombres célébrations et d’angoisses latentes. Je pense aux dalles de marbre recouvertes de chrysanthèmes, aux photos de défunts, aux inscriptions chargées d’émotion, je revois les mômes du «5-7», mais aussi ceux de 14-18, je revis les 11 novembre silencieux de mon grand-père ancien poilu, trois fois blessé, gazé, mais revenu, et je subis également, comme tout le monde, depuis 2015, le poids mémoriel du 13 novembre, les familles endeuillées du Bataclan .
Brumaire : quand les chiffres suggèrent les cendres et la tripaille, l’horreur du bûcher et des tranchées, la musique et la mort mêlées.
Brumaire, très peu pour moi !

Même grisaille, même costume sinistre qu'à la Toussaint 1970 © Patrice Morel (1er novembre 2019) Même grisaille, même costume sinistre qu'à la Toussaint 1970 © Patrice Morel (1er novembre 2019)

Par bonheur ma drogue est en chemin. Ma consolation. Elle apparaît ce 6 novembre derrière la fenêtre. Blanche et virginale. C'est un "go fast" tout ce qu'il y a de plus légal, une bénédiction céleste, une poudre tombée du camion divin. Sur la vitre, la buée et les rigoles sèchent leur désespoir. En fond de vallée les brouillards écoulent leur chagrin. Mais je la vois ma came, je la reconnais ! Elle est de plus en plus nette, au flanc abrupt de la montagne. Elle se dévoile simplement, pudiquement, abandonnant avec grâce ses habits candides sur les derniers sapins, en limite d’alpage, dans les projecteurs du crépuscule.
Il y a du flocon dans ma lucarne, il neige au fond de ma tanière, et sur les touches de mon clavier. Ma schnouff est là. Oublions le crachin, et les sanglots de la Toussaint.
Brumaire, en montagne, ne dure qu’un moment .

Vidéos : La dernière danse au 5-7 , documentaire de Patrice Morel et Benjamine Jeunehomme (2010)  : voir sur compte facebook  ci-dessous (dans photos et vidéos) 

 

Brumaire en montagne ne dure qu'un moment ... © Patrice Morel (6 novembre 2019) Brumaire en montagne ne dure qu'un moment ... © Patrice Morel (6 novembre 2019)

 

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