Le général Hiver !

L'instituteur nous parlait de l'hiver avec poésie. C'était au temps où il y avait encore beaucoup de neige dans nos campagnes. Et il évoquait parfois un drôle de militaire ...

Chemin du 5 février 2019

Le général hiver !

Garde à vous ! © Patrice Morel (janvier 2019) Garde à vous ! © Patrice Morel (janvier 2019)

Les années 50 avançaient, laborieuses et fiévreuses, au rythme de la reconstruction. Au-dessus de moi, les adultes s’agitaient, travaillaient, embauchaient, et souriaient. Ils étaient occupés. Nous, les mômes, allions à l’école, la petite, la communale, à pied, par les sentiers, en groupes joyeux, agités et bruyants, troupes de quartiers et de hameaux.
Le temps paraissait long, infini, mais sans ennui et sans impasse. Il s’étirait au fil de saisons bien marquées, et je me souviens que les hivers sévissaient toujours durement : le froid, la neige, les congères accompagnaient logiquement nos mois encapuchonnés.
L’hiver ! Nous aimions tous l’hiver .
En primaire, chez Mme et M. Oudot, couple d’instituteurs à l’ancienne maniant une pédagogie de rigueur et de gentillesse, nos dictées, entre décembre et février, nous embarquaient dans un univers magnifique et onirique, fait de givre et de grandes froidures, appareillage vers la poésie pure.
J’adorais ces textes simples, de blancheur et de flocons voltigeurs. Je me souviens très bien par exemple de «première journée d’hiver» :
«Un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu. Sa blanche lumière remplissait ma petite chambre ; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades et tourbillonnaient contre mes vitres...» .
Il fallait écrire «myriades» correctement ! Pas évident ...
Et la signature de l’auteur, hein ? Erckmann-Chatrian ! Heureusement, le bon père Oudot avait pitié, il nous l’épelait patiemment

la goutte au nez © Patrice Morel (janvier 2019) la goutte au nez © Patrice Morel (janvier 2019)

A l’époque un terme militaire revenait parfois dans ces dictées ou dans les paroles du maître : «le général hiver», avec son manteau de neige !
Alors nous imaginions un grand mec en capote à boutons dorés (comme il est dit dans la chanson de Barbara), traînant dans son sillage une armée de cristaux recouvrant la campagne, figeant les arbres, les rivières, les villages en une carte postale fantastique aux reliefs de sucre glace...
Pourtant, il fallut un jour corriger cette image plutôt sympa. A partir des premiers frimas de 1958, mon imaginaire hivernal, jusque là évaporé et romantique, encaissa un méchant upercut. Et je vis, comme dans un fondu enchainé, le général hiver se transformer, prendre figure imposante, apparaître bizarrement avec un long nez, un képi droit, et des bras immenses. C’était la silhouette géante d’un guerrier revenant aux manettes du pays : le grand Charles !
Rien à voir avec mon héros scolaire préféré, le Grand Meaulnes !
Non, Charles De Gaulle entrait en fanfare dans la cour de récréation et dictait sa loi. La neige fondait, décembre était brûlant, ça chauffait dur dans la casbah d’Alger, il n’y aurait plus de général hiver. J’avais compris ! Ils avaient compris !
Mon héros galonné de dictées glacées, chevalier blanc brassant le ciel et commandant aux astres s’effaçait soudain devant un géant deux étoiles, réorganisant l’univers sombre d’une république en déroute.
Ainsi, probablement, fis-je mon entrée en politique... friction ! Et cela pourrait bien expliquer les propos tempêtueux, les colères célestes, les bourrasques de grêlons, les rafales de burle et de flocons que je distribue généralement et généreusement sur les réseaux sociaux.
Garde à vous ! Repos !

La Bourne, rivière de givre © Patrice Morel (janvier 2019) La Bourne, rivière de givre © Patrice Morel (janvier 2019)

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