Papillons de septembre

Les vacanciers ont disparu. Les grandes plages du Finistère sont presque désertes. Place aux ailes du plaisir ! Au pays du vent et de la vague, septembre est un mois béni pour les champions de la voile et de la planche...

Chemin du 9 septembre 2019,

Papillons de septembre

 © Patrice Morel (septembre 2019) © Patrice Morel (septembre 2019)
Je vais à grands pas sur la longue plage de Goulien. En forme. En cadence. Enthousiaste. J’ai les jambes légères, les bras dans le rythme,  le paysage s’offre en panard vision, à 360 degrés, le sable abandonné par l’océan est solide sous mes pieds, les algues échouées sentent la marée. Entre mes oreilles, à travers les écouteurs, «Deep Purple» scande «Smoke on the water». Cela fume grave !

Drôle quand même qu’un gros son de rockeur puisse accompagner à la perfection une marche gauche-droite, bien nette, volontaire, déterminée, genre défilé sous les drapeaux du 14 juillet !

Mais le mois bleu-blanc-rouge est déjà loin, et les oriflammes sous lesquels j’avance ne sont pas que tricolores. Ils revêtent les teintes vives d’une palette joyeuse. Un pinceau hardi pourrait traiter l’affaire de manière cubiste : géométrie éclatée, triangles marines, rectangles pourpres, carrés canaris, voiles de rigueur et bannières de vigueur.

Septembre est avancé, le grand bal des papillons a débuté !

Ailes transparentes, fines et nervurées, corps fragiles tendus vers le soleil, bâtonnets noirs en équilibre haché, silhouettes chahutées, crayonnant le contre-jour au hasard du flux, les  voltigeantes bestioles d’Iroise font leur retour, la bise venue, le touriste disparu.

Chaque fois, chaque année, ce spectacle me ravit. Et me remplit de jalousie ! 

Devant moi, la jeunesse du monde s’envoie au ciel avec envie, multiplie les cabrioles, les figures de style, les positions audacieuses, muscles bandés, regard extatique tourné vers l’Ar-Men dressé, trolls bondissants sur une piste aux étoiles très privée.

Stars, ce sont des stars ! 

Champions du remous, du ressac et des rouleaux, avides d’envols et de plongeons, réclamant les bravos de la houle, bravant le fiel des goélands et des cormorans pêcheurs.

 © Patrice Morel (septembre 2017) © Patrice Morel (septembre 2017)

Ils viennent ici dans l’arrière saison quand le commun a déserté les dunes et retrouvé les grandes cités, quand l’océan turbine en solo, balayé par un souffle de nord éparpillant  des chevelures blanches au sommet des vagues. Ils débarquent de l’Europe entière quand les grandes lames mentholées se cassent sur les coquillages ouverts, quand la masse liquide devient piste de décollage, aire à lépidoptères, porte-papillons, théâtre d’exploits individuels renouvelés, quand cette danse tous azimuts, imprévisible, se déploie dans les creux d’un vert profond, et sur les bosses translucides, spectacle stimulant qui donne envie d’avoir vingt ans !

Je n’ai plus vingt ans .

Et quand j’avais vingt ans, le kitesurf n’existait pas .

Si je m’y mets aujourd’hui, j’aurai les cervicales dispersées, façon osselets, la rotule baladeuse, et l’air de rien, surtout !

 © Patrice Morel (septembre 2017) © Patrice Morel (septembre 2017)

Plongé dans ce constat nuageux, je ne l’ai pas vue arriver... Elle a surgi par tribord, souple, en combinaison noire, m’a coupé la route en petits bonds aériens, entrant dans l’eau tête en l’air, maîtrisant d’une main une voile arc-en-ciel, et portant de l’autre une planche légère. Les cheveux blonds noués en chignon, le visage fin, petit nez pointu, un ange !

Dans mes oreilles, les premières notes de «Susie Q» , version Creedence Clearwater, ont accompagné cette apparition. .

La fille, la fée, la foudre, a filé sur le fil de l’onde, elle a feinté les monstres liquides, est allée défier les dauphins vers l’arche de Dinan, puis sa voile a disparu dans les reflets argent, derrière la pointe de Pen Hir et les Tas de Pois.

« Oh Susie Q,  I Like the way you walk .... »

Sincèrement, peut-on s’avouer amoureux d’une apparition ?  Dites-moi oui ! Même à l’époque des rotules douloureuses ...

https://www.youtube.com/watch?v=18kqUNG9mO4

 © Patrice Morel (septembre 2019) © Patrice Morel (septembre 2019)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.