Impasse Bilal

Entre Quimper et Brest, j’ai quitté le goudron de la voie express, direction Landerneau. Là-bas, dans la vitrine d'un épicier, j’ai eu la vision du monde futur. Enki Bilal, exposé chez Doudou Leclerc, c’est une vision infernale d’un siècle sans grande humanité...

 Chemin du 10 août 2021

Impasse Bilal

A la découverte d'Enki Bilal (expostion à Landerneau) © Patrice Morel (août 2021) A la découverte d'Enki Bilal (expostion à Landerneau) © Patrice Morel (août 2021)


Leclerc, on connait. Il est roi de la grande distribution, prince de Bretagne, champion du produit en rayons. Si le père fut un pionnier, l’héritier souhaite tracer un sillon plus profond. Edouard reste commerçant, encaisse et comptabilise, mais il a un côté plus inspiré et transporté. Derrière ses profits tête de gondole, il nous propose des chemins tête de linotte. A la sortie de ses labyrinthes marchands, il nous invite sur des sentiers lumineux. Quand on a fini de ranger les pâtes dans le placard, et mis les yaourts au frigo, on peut aussi visiter son petit temple de Landerneau pour y faire des rencontres culturelles pas piquées des gaufrettes.

En ce moment, et jusque fin août, c’est Enki Bilal qui est en promo.

 © Patrice Morel (août 2021) © Patrice Morel (août 2021)

Je ne suis pas spécialement amateur de bandes dessinées. J’en suis resté à Tintin, Achille Talon et Mortimer. Mais en vieillissant j’y reviens. Dernièrement j’ai hurlé au loup avec Rochette et grimpé presqu’au sommet de son Ailefroide.

Là, franchement, j’ai plongé dans l’enfer de Dante : Bilal c’est du lourd, du brutal, du bleu pétrole et du rouge sang, du métal et de l’aérien, des ruines et des gargouilles, des véhicules déglingués, des vaisseaux cabossés, des humains et des monstres enlacés... J’avais parcouru «les Phalanges de l’Ordre Noir» qui nous relient encore un peu à l’Histoire contemporaine, mais présentement, dans les allées en quinconce de la quincaillerie intellectuelle Leclerc, j’ai composté le QR code de l’angoisse et du brasier à venir.

Le matin même tombait le rapport du GIEC prévoyant un siècle de catastrophes et de combats perdus d’avance. L’après-midi je prenais en pleine poire le rapport au monde du créateur né à Belgrade en 1951, même année que moi, sauf que lui voyage en solitaire et visionnaire, loin, très loin, devant nos générations cramponnées aux dernières utopies de l’après guerre.

 © Patrice Morel (août 2021) © Patrice Morel (août 2021)

Ils ne sont pas très nombreux les artistes à délivrer une vision aussi sombre, tranchante, apocalyptique et graphique des années futures.

Dans la même veine, un Jean-Marc Rochette nous alerte efficacement avec son Transperceneige, dernier refuge itinérant sur les rails d’une planète congelée. Ses personnages sont sans pitié, sa ségrégation en wagons concentrationnaires ramène à la sauvagerie brute.

Mais l’univers de Bilal est plus disproportionné, titanesque, quoique désormais pensable et imaginable .

Moi qui suis assez réfractaire à la science fiction, en littérature comme au cinéma, et pour qui la BD futuriste restait jusque là un monde pénible à appréhender, dois bien avouer que sous les toiles de Bilal, sous ses planches exposées, levant les yeux sur ses humains athlétiques et robotisés, j’ai aperçu un monde tout proche et reçu un uppercut définitif.

 © Patrice Morel (août 2021) © Patrice Morel (août 2021)

En pleine galopade mondiale du virus, dans un moment où la forêt et les villes s’embrasent, dans un temps où les ruisseaux se transforment en fleuves de boue et de troncs arrachés, dans une époque où l’on dévore des animaux gavés d’antibios, piétinés et suicidés au milieu des hangars de paysans mutants, à l’ère industrielle de la bouffe pestilentielle poussée aux pesticides, il n’est pas vain, et pour le moins paradoxal, d’aller chez le pape de la grande distribution pour y découvrir les effets promis de la croissance et du machinisme sans contrôle.

Bilal chez Doudou Leclerc, c'est à Landerneau, quelques jours encore, et c’est un peu comme si vous alliez à la messe du dimanche pour y copuler avec le diable en personne !

(A la découverte d’Enki Bilal, Fonds Hélène&Edouard Leclerc pour la culture, Aux Capucins, 29800 Landerneau, jusqu’au 29 août, renseignements tel 02 29 62 47 78 )

 © Patrice Morel (août 2021) © Patrice Morel (août 2021)

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