Les spectres de novembre

C’est un mois qui sent l’agonie. Il commence dans les brumes de la Toussaint et la visite des cimetières. ll se poursuit dans le souvenir des boyaux puants et boueux de Verdun, des tripes répandues de nos ancêtres poilus, et dans la vitrine chaque fois réachalandée de la grande boucherie mondiale.

Chemin du 10 novembre 2020

Les spectres de novembre ...

Vertèbres © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020) Vertèbres © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020)

"Ouvrez le ban !"

La fanfare est là, képis, tambours et trompettes, les vétérans sont figés au garde-à-vous, bérets, drapeaux et larme à l’oeil, les écoliers sont alignés, bien sages, attentifs, devant le monument aux disparus, et le maire porte l’écharpe tricolore. Bientôt il attaque la liste des morts pour la France :

«Ailloud François, Ailloud François-Joseph...»

C’est dingue comme la mémoire peut retenir ces noms de fantômes inscrits sur la pierre, par ordre alphabétique, au centre du village.

J’étais petit, discret, invisible, dans la file des garçons, j’écoutais, ému un peu, mais surtout intrigué par la gravité des visages, par le regard fixe et la droite attitude des anciens combattants, la fierté de ceux qui portaient les oriflammes, et le recueillement des nombreux habitants présents. C’était à la fin des années 50. La charogne des tranchées et la putréfaction des camps de la mort empestaient encore. Les vieux célébraient orgueilleusement, crânement le courage et la grandeur des appelés envoyés au massacre, le jour de gloire arrivé, le sang impur abreuvant les sillons...

Nul hymne à la paix, nul réquisitoire contre la folie des hauts gradés, la lâcheté des planqués à l’uniforme empesé, ces chevillards embusqués, ces charcutiers en bête humaine et chair à canon...

Jardin à la française © (Patrice Morel, Douaumont, septembre 2013) Jardin à la française © (Patrice Morel, Douaumont, septembre 2013)

Soixante années ont passé...

«Ailloud François, Ailloud François-Joseph...»

J’ai toujours en tête cette famille Ailloud, ou les Berthet, les Berthier, inscrits en haut du monument et du papier du maire, en première ligne des sacrifiés. Chaque fois c’était le même cérémonial, la même musique, la même sonnerie aux morts, et la même minute de silence... Alors on n’entendait plus que le froissement des feuilles d’automne, le moteur de quelques rares voitures dans la rue centrale, l’aboiement d’un chien dans une courette intérieure...

Puis les hommes se détendaient, se serraient la main, partaient au bistrot, posaient les étendards devant la porte d’entrée, et allaient honorer le vin d’honneur offert par la municipalité.

Mort au champ d'horreur le 3 novembre 2016 © Patrice Morel (Douaumont, septembre 2013) Mort au champ d'horreur le 3 novembre 2016 © Patrice Morel (Douaumont, septembre 2013)


Les mômes rentraient à l’école ou à la maison, selon qu’on était en semaine ou le dimanche. Ils gardaient en eux la solennité de la journée, mais surtout l’inventaire des spectres et le son du clairon.

Dès le primaire, dès les premiers mots de vocabulaire, à l’heure de découvrir la grammaire et les beautés cachées du dictionnaire, la jeunesse en fleur avait ainsi pour obligation d’apprendre l’alphabet de l’horreur, et la prose mortuaire.

Ceux que plus tard on baptiserait avec quelque ressentiment, et un brin d’envie, les «boomers» devaient à six ou huit ans s’agenouiller au chevet des suppliciés et entonner la Marseillaise. Moi je préférais le «Chant du Départ», que l’on apprenait aussi à l’école. Je l’aimais bien parce qu’il y était question de dames majestueuses et entraînantes : «la Liberté qui guide nos pas», et «la République qui nous appelle». Par-dessus tout j’avais un coup de coeur pour le Chant des Partisans, plus récent, plus rebelle et fraternel : «montez de la mine, descendez des collines, camarades ...», «c’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères...»

Thorax © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020) Thorax © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020)

Jeunes des générations 2000, soyez indulgents avec les «boomers» : ils ont dans le sang celui des trépassés et des survivants. On les a dressés dans l’ombre des rétamés, dans la révérence des sapeurs, et des sans-peur, des grognards et des maquisards, ils ont quelque part dans le cerveau un truc qui revient sans arrêt : l’appel et la sonnerie aux morts !

«Ailloud François, Ailloud François-Joseph ...»

Ces gamins que l’on a conduits deux fois par an devant le monument, au pied de l’église, et que l’on a instruits dans le rappel fréquent des massacres héroïques, ont grandi très vite. Ils ont appris logiquement d’autres airs moins stricts, des chansons à eux, des musiques déboutonnées. Ils ont spontanément, avec ivresse et frénésie, hurlé des couplets électriques. Ils ont fait tomber la blouse grise. Ils ont gribouillé en douce sur leurs cahiers à spirale des paroles nouvelles, signées Vince Taylor, Gene Vincent, Cliff Richard, Dick Rivers, Elvis Presley, Halliday, Mitchell... Ce n‘était pas du Molière ou du Baudelaire, ni du sizain ou de l’alexandrin, mais il est certain que ça n’avait plus le goût de la guerre et du champ d’honneur.

Pas besoin de chercher plus loin l’origine du slogan «peace and love». Pas besoin d’être sociologue pour comprendre les grands rassemblements ultérieurs du «flower power» et les défilés hostiles au conflit du Vietnam. Ils allaient de soi.

Voyage sans retour © Patrice Morel ( Douaumont, septembre 2013) Voyage sans retour © Patrice Morel ( Douaumont, septembre 2013)

Ce qui est fou, c’est qu’à l’instant où je pose ces mots, la radio commence à distiller un air tendre et beau, une chanson d’amour née sous l’acier des obus, dans les tranchées de la Somme en 1916 : «les Roses de Picardie».

Comme s’il fallait rassembler sur ce clavier, dans l’immédiat, et dans une même dose d’affect, les «boomers» et les rappeurs, les enfants de 50 et ceux du temps présent.

Ecoutez-ça. J’en ai la chair de poule, des frissons dans le dos ; c’est grand et bref comme un amour éclaté, ça fait :

« lalalilala... dire que cet air nous semblait vieillot, aujourd’hui il me semble nouveau, et puis surtout c’était toi et moi .....»

https://www.youtube.com/watch?v=ELyOqwATzHo

L'appel au secours © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020) L'appel au secours © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020)

Pouvez-vous m’expliquer cette coïncidence étrange ? La mélodie séculaire émerge et s’envole au moment précis où j’écris le souvenir des jeunes soldats de 14-18, celui des gazés, des enterrés vivants, des explosés, des vidés de leurs entrailles, des innocents fusillés, des amoureux étouffés dans le cloaque et les immondices, des allongés définitifs, bouffés par les rats et la vermine, sans oublier le cortège des gueules cassées, ou des futurs muets, comme mon grand-père, qui ne parleront jamais de ce merdier gigantesque à leur descendance mais qui hurleront d’effroi certaines nuits sur leurs matelas de miraculés. Oui, il faut essayer de sourire, il faut fredonner les roses chaque 11 novembre, c’est plus doux qu’un air martial, plus apaisant. Cela ne dissipe pas les spectres mais les rend humains, nous en rapproche, et nous rappelle qu’ils ont aimé la vie avant d’être enterrés debout dans la tranchée des baïonnettes.

Lalali, lalali, lala...Souviens toi ça parlait de la Picardie et des roses qu’on trouve là-bas !

xxx

Les roses de là-haut © Patrice Morel (Douaumont, septembre 2013) Les roses de là-haut © Patrice Morel (Douaumont, septembre 2013)

 

https://www.youtube.com/watch?v=ELyOqwATzHo

Yves Montand chante "Roses de Picardie"... Cette chanson d'amour a été écrite en 1916 par un auteur britannique Fredric Weatherly en pleine guerre mondiale. Il y parle d’un amour tombé au champ d'horreur. Un chant que les soldats anglais dans la Somme ont beaucoup fredonné.

La version jazz de Sydney Bechet :

https://www.youtube.com/watch?v=8WIQAtyM-60

Et cette interprétation magnifique aussi, signée Tchavolo Schmitt : 

https://www.youtube.com/watch?v=2wuTEear8UE

Fraternisation © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020) Fraternisation © Patrice Morel (Vercors, novembre 2020)

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