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Billet de blog 13 août 2019

Sur le pavé, la page !

Lorsque je vais à pied, dans les chemins creux et les ruelles, se produisent parfois de petits événements surprenants. J'ai vécu dernièrement une interruption momentanée de l’image et du temps, un plongeon imprévu dans le passé et le siècle précédent.

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Chemin du 13 août 2019

Sur le pavé, la page !

La boîte à livres : entre curé et poilu, entre sabre et goupillon, la culture en partage. © Patrice Morel (août 2019)

Il y a sur la place centrale de mon village, au pied des marches de l’église et du monument aux morts, une boîte à livres. C’est à la mode, et c’est bien commode. Les gens y laissent des ouvrages qu’ils ont lus, susceptibles d’intéresser, sans bourse délier, d’autres habitants ou visiteurs.
Je me suis donc arrêté, comme souvent, pour un rapide inventaire. En général cela ne donne pas grand chose mais là, franchement, il y a eu coup de coeur.
J’ai déniché un vieux pavé, jauni, très épais, intriguant, et vierge puisque non coupé, donc non lu.
Je l’ai remarqué de suite, droit, fier mais momifié. En fait, j’avais sous les yeux un oublié littéraire, un orphelin encabané, laissé pour mort dans ce cercueil vitré dressé entre curé et poilu, abandonné là, en plein été.
Il attendait désespérément qu’une bonne âme vienne s’occuper de lui et le rende à la vie. Je n’ai pas résisté, j’ai ressuscité l’oeuvre endormie !

Cabane à lecture peu esthétique, mais utile et prisée © Patrice Morel (août 2019)

Ce livre de six-cents pages m’a immédiatement séduit par sa visible ancienneté et sa matière brute, vous savez ce papier d’une autre époque, qui crisse et glisse à la fois sous les doigts, entre le rugueux et le velouté.
Les feuilles sensuelles et siamoises étaient collées par la tranche. J’allais devoir les séparer à fine lame pour pénétrer les secrets de l’auteur.
Ce dernier m’était très vaguement connu : Thomas Wolfe, un écrivain américain du début du XXème siècle, mort à 37 ans, après avoir écrit quelques romans fleuves de grande tenue.
Titre français de ma découverte : «Au fil du temps». En version originale : «Of time and the river».
Ecrit en 1935. Publié chez Stock, 6 rue Casimir Delavigne, en ... 1951.
1951 : l’année de ma naissance.

Et là, une momie ! Ouvrage jamais lu, non coupé, datant de 1951 , comme moi ! © Patrice Morel (août 2019)

J’avais donc entre les mains un bouquin aussi vieux que moi, jamais parcouru, et dont le titre évoquait la fuite des ans, la vie qui s’écoule et s’écroule ... Conscrit en quelque sorte ! Mais intact, puceau, indéfriché, inexploré, comme neuf malgré une enveloppe défraîchie.
Il est rare de tomber sur des livres non coupés, non massicotés. Les bibliophiles ou les collectionneurs les considèrent comme de petits bijoux. Je me retrouvais donc avec une pépite me demandant qui avait bien pu se séparer d’un volume si dense sans avoir l’envie d’y jeter un oeil. Je suis parti avec la perle rare sous le bras, me souvenant que j’avais quelque part dans un tiroir un coupe-papier n’ayant jamais servi.
L’instrument était très utilisé, il n’y a pas si longtemps, quand de nombreux éditeurs livraient leurs ouvrages à l’état brut. Le coupe-papier faisait partie de la panoplie ordinaire du lecteur assidu en même temps qu’il servait à ouvrir proprement les lettres et les courriers divers. Pendant la guerre, près de chez moi, les codeurs de Londres ont même donné les noms de «coupe papier» et de «taille crayon» à deux prairies destinées aux parachutages pour la Résistance !
Les temps changent. L’outil a vécu . Se retrouve en brocante. Mais j’en ai conservé un ...

Papier d'antan, quand la culture se palpait ...! © Patrice Morel (août 2019)

C’est long, six-cents pages à séparer ! On y prend cependant un plaisir charnel et fébrile, comme un préliminaire tranchant et jouissif à l’assouvissement intellectuel.
Mais ensuite ? Une fois ce travail artisanal achevé ? Irai-je vers l’orgasme intellectuel ? Vivrai-je un bonheur littéraire imprévu ? Je me le demande et doute un peu à la lecture des premières lignes : elles m’attrapent, et me secouent de manière plutôt rude, lugubre, pour ne pas dire crépusculaire :

« La langue morte se dessèche et le coeur mort pourrit, des bouches aveugles forent lentement des galeries à travers la chair enfouie, mais la terre dure éternellement ; la toison de l’avril pousse sur la poitrine ensevelie et, des replis du cerveau, les fleurs de mort croissent et ne périssent pas .... »

Est-ce vraiment une lecture d’été, ensoleillée, de sable et d’iode ? Ou bien dois-je attendre les grisailles et les ténèbres de novembre pour m’y consacrer ?
Abandonnerai-je dès les premiers pourcentages difficiles ou franchirai-je allègrement la ligne ultime ? Dans quel état m’en sortirai-je, hagard ou gaillard ?
Si parmi vous quelqu’un a lu Thomas Wolfe, pourrait-il ici me répondre : ai-je eu raison de déflorer l’ouvrage ? Merci d’avance !

© Patrice Morel (août 2019)

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