La grève vue d'en haut

Quand on habite en montagne, les mouvements sociaux ne prennent pas la même dimension que dans les couloirs du métro! Réflexion devant mon bol de café un matin très enneigé...

Chemin du 13 décembre 2019,

La grève vue d’en haut...

Les sapins me font penser à ces policiers recouverts de mousse par les pompiers de Bruxelles :)) © Patrice Morel (décembre 2019) Les sapins me font penser à ces policiers recouverts de mousse par les pompiers de Bruxelles :)) © Patrice Morel (décembre 2019)

Le ciel s’est dégagé. L’air est plein de cristaux. La lumière explose en mille facettes. Partout la neige. Partout le soleil froid. La montagne ce matin accouche d’un sourire. Devant moi, le bol de café noir fume. A la radio j’entends les gens qui s’écrasent dans le métro. J’imagine la bousculade, les cris, la pression sur les corps, les odeurs sales mêlées aux parfums écoeurants, ça c’est Paris !

Le reporter tend son micro : les colères d’un quai bondé à l’heure des grèves envahissent ma cuisine. On sent la détresse, la hargne, la haine dans ces instantanés sonores souterrains. Et les médias s’en régalent comme moi de ma tartine au beurre salé. Et les directeurs de rédaction s’en lèchent les babines, comme moi de ce miel du Vercors que j’allonge sur mon pain viennois. Le gouvernement espère que l’opinion ainsi téléguidée basculera en sa faveur. Jeu de vilain. Faire durer le conflit pour exaspérer et fracturer une société. Ce président et ses bouffons méritent une révolution.

Ils essaient de bousiller mon petit déjeuner montagnard, mais ils ne m’auront pas !

Comment dire ....

Ici, la bave du crapaud n’atteint pas la blanche poudreuse :))

Loin du monde réel, proche de la vérité ... © Patrice Morel (décembre 2019) Loin du monde réel, proche de la vérité ... © Patrice Morel (décembre 2019)

Il y a des anges partout : la nature est immaculée. Les sapins se dressent par milliers, immobiles, en doudoune virginale. Ils me font penser à ces policiers belges recouverts de mousse par les sapeurs pompiers en colère à Bruxelles !

Derrière la fenêtre les mésanges brassent de l’air. Elles n’ont pas la retraite en tête. Elles  sont hyper actives, font du trapèze pour décrocher une miette sur les boules de graisse suspendues aux branches du bouleau.

Car du boulot, elles en ont, elles, même les séniors !

Plus loin, le chasse-neige repousse la poudre en murs verticaux le long du chemin. Au volant un agriculteur retraité. Il arrondit son pécule. Les matins de grosse tombée il se lève avant le jour pour dégager les maisons, notamment celle de ma voisine Jaja, 88 ans, pas très en forme, mais qui refuse l’EPAHD, et qui restera dans son petit chalet jusqu’au bout.

Les agriculteurs en montagne sont aussi chasseurs de neige ou moniteurs sur planches. Même à la retraite. © Patrice Morel (décembre 2019) Les agriculteurs en montagne sont aussi chasseurs de neige ou moniteurs sur planches. Même à la retraite. © Patrice Morel (décembre 2019)

Les agriculteurs, parlons-en : ils auront une retraite de 1000 euros garantie selon le premier ministre. Mais c’est une plaisanterie, Monsieur Philipe, un trompe l’oeil, une forme de mensonge encore une fois. Car ces 1000 euros sont déjà dans la loi retraite de 2003 et auraient dû être versés depuis 2008. On nous prend vraiment pour des «niaiseux» comme disent les gens de Saint-Donat au Québec, ville jumelée avec ma commune de Lans-en-Vercors.

«Allez, cool Momo, zen, détente, relaxe... Dans quelques minutes tu vas sortir, tu prendras la pelle, et tu passeras trois quarts d’heure à déneiger, ça va te calmer ! »

Il faut dire que la pelle à neige est mon sport préféré, mon vélib, ma trotinette à moi, sans risque de collision fatale ou d’engueulade virulente. Sans gaz carbonique et particules fines. Tout un art, une expérience de quarante ans, deux pelles, une large que l’on pousse, une étroite que l’on soulève. Ce n’est pas une discipline olympique, c’est une discipline personnelle, une philosophie, un accomplissement, le chef d’oeuvre du compagnon, de la belle ouvrage de nuit comme de jour, le style, la classe ! 

Indispensables chevaux vapeurs ... © Patrice Morel (décembre 2019) Indispensables chevaux vapeurs ... © Patrice Morel (décembre 2019)

Ensuite j’irai au village, faire des courses, trois kilomètres, à pied ou motorisé, selon l’envie. J’ai un Duster 4x4 ça passe partout, un régal sur la neige, eh oui c’est du diesel, excusez mais j’en ai besoin. En montagne, on ne voit que cela, des Duster 4x4, il y a bien une raison non ? Pas cher, efficace. Le prochain sera peut-être électrique, souhaitons-le.

Bon, je descendrais volontiers à Grenoble pour la manif, mais le bilan carbone ne sera pas excellent. En fait, j’ai la flemme. Avant j’avais la flamme ! Je n’en loupais pas une. Combien de bornes à pinces dans les rues et les courants d’air de la capitale des Alpes depuis les années campus ? Peut-être irai-je battre le pavé si le mouvement continue jusqu’au 23 décembre. Le 23 c’est mon anniversaire et j’aurai... 68 balais . 

68, ça s’arrose non ? Un bon vin chaud devant des merguez grillées au son de la musique entraînante de la CGT place de Verdun, vous venez avec moi ?

Vu d’en haut, à mille mètres d’altitude, dans ce que les chroniqueurs et les politiciens appellent de manière méprisante «les territoires», le mouvement social paraît lointain. La montagne étouffe l’écho de la contestation. L’homme se sent si petit sous les cimes, si fragile sous la roche : il se tait plutôt qu’il n’explose, il intériorise plutôt qu’il ne hurle. Ici, ce sont les loups qui hurlent en forêt, ou les chiens de traîneaux chez mon voisin musher, je les entends la nuit.

Ici la nature commande, et désormais le vote écologiste suit ! © Patrice Morel (décembre 2019) Ici la nature commande, et désormais le vote écologiste suit ! © Patrice Morel (décembre 2019)

Cela dit, l’habitant des hauteurs n’est pas crétin des Alpes. Il a un bulletin de vote, et il s’en sert plutôt bien. Depuis de longues années, dans ma commune, comme dans beaucoup d’autres à cet étage montagnard, ce sont les écologistes qui arrivent en tête aux différentes élections. Normal, la nature commande, elle ne se laisse pas faire, elle oriente les caractères et les choix politiques.

Voilà mesdames et messieurs pour ma réflexion matinale. Mais avant d’en finir avec mon arabica, et mon miel local, je suis passé sur RMC, comme ça, par plaisir sadique. Or, il  y a un furieux à grande gueule (vous savez dans leur émission populiste) qui traite les cheminots de fascistes d’extrême gauche. Je suis estomaqué. Les médias privés perdent vraiment toute pudeur : ça c’est Paris !   

Ainsi devrait finir cette réforme Macron sur les retraites :)) © Patrice Morel (décembre 2019) Ainsi devrait finir cette réforme Macron sur les retraites :)) © Patrice Morel (décembre 2019)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.