Camaret sur covid

Plus question de chanter les filles et le curé. Ils ont disparu ! Sur le port, seuls les oiseaux et quelques rares artisans trouvent matière à vivre et plaisanter...

Chemin du 14 janvier 2021

Camaret-sur-covid

Contre-jour, contre coeur © Patrice Morel (janvier 2021) Contre-jour, contre coeur © Patrice Morel (janvier 2021)

«Le corona ? Oh, un petit rhume, une grippe légère ...»

Je l’entends encore, le bonhomme ! C’était au début de l’année 2020, il y a un an grosso modo. Les coudes sur le zinc, jovial et rondouillard devant son verre de muscadet, casquette délavée et caban marine, mégot et joues roses. Il paradait. Et les gonzes se marraient autour de lui, se fendaient la pipe.

Le virus n’était encore qu’un aimable et léger sujet de discussion. La bestiole ne faisait pas peur, nettement moins en tout cas que les conséquences du Breixit sur le contenu des chaluts. Au bar-tabac «la Chaloupe», les touristes de l’hiver côtoyaient les pékins du coin, et la Chine en prenait pour son grade : «font moins les rigolos avec leur Pangolin et leurs vampires infectés !»

Un peu plus loin sur le quai, au bout de la ligne courbe des troquets, dans l’ambiance bois, blues et binouse du pub «Donegan», on attaquait les pizzas maison et s’enfilait des bocks de Kilkenny, la bière qui va bien, celle qui tue raide les bactéries : «moi ce sera une pinte et une Napo, avec les anchois du patron ; on ne sait pas d’où elles viennent mais pas de chez Mao, c’est sûr, on peut ingurgiter !»

A deux, c'est mieux ! © Patrice Morel (janvier 2021) A deux, c'est mieux ! © Patrice Morel (janvier 2021)

Oui, oui, il y a un an, on badinait encore à Camaret-sur-Mer, et les moins calés en histoire se défoulaient avec retard sur le peuple rouge et ses emmerdements du moment.

Il faut dire que cette extrême pointe bretonne où la saison des tempêtes enferme et endurcit les populations semble posée là, ancrée dans ses rochers et son horizon liquide, à des années lumières du pays mandarin. Alors l’épidémie qui secoue un bled chinois au nom impossible à épeler, on s’en fout, mais alors qu’est-ce qu’on s’en fout !

Mi-janvier 2021, le temps a passé, et ce n’est plus la même mayonnaise. Je me suis promené ce matin dans les rues, et sur le sillon de Camaret. Tout a changé. On ne boit plus au comptoir, il n’y a plus personne pour rigoler. Le quai très long qui ceinture le port est désert ou presque. En temps normal c’est une succession de bars et de restaurants, avec terrasses et vue imprenable sur la tour Vauban, sur l’église marine et les voiles des plaisanciers. Même en hiver, il y a des gens pour prendre un pot à l’air libre, au soleil d’Iroise. Ici, point de neige, rarement du gel, et la douceur fleurit déjà les jardinières ainsi que les bords de mer.

Pauvre pêcheur © Patrice Morel (janvier 2021) Pauvre pêcheur © Patrice Morel (janvier 2021)

Mais aujourd’hui, l’an neuf a des allures de petit vieux. Le bourg ressemble à une maison de retraite. Sur les planches piétonnes, sous les réverbères, un type solitaire et voûté fait pisser son caniche, sans commentaire. Face au cimetière à bateaux un couple en visite se photographie, mécaniquement, sans plaisir. La patronne du Styvel tente un coup de balai sans ardeur devant son établissement sans clients, ça occupe. Un pêcheur à la ligne me double avec son vélo, ses cannes et sa bourriche, rien dedans !

Peu de bruit sur la ville. De temps en temps un moteur, il faut bien faire les courses, alors ça bouge un brin vers le Super U, où l’employé pousse son petit train de caddies vers la désinfection. Ah, quelqu’un vient d’entrer à la boulange : mamie masquée maugréant machinalement, «baguette de sarrasin, bout de far, et le Télégramme, ça fera combien» ?

Ombres et distance © Patrice Morel (janvier 2021) Ombres et distance © Patrice Morel (janvier 2021)

Les piafs, eux, ne sont pas tombés du dernier crachin. Depuis longtemps ils ont reniflé l'inquiétude, mais surtout la quiétude : ils sont de sortie, peu farouches. Ils s’approchent sans crainte, te regardent, t’interrogent. Une mouette fait la moue, pas de miettes !

Au loin, quelques coups de marteau quand même, des ordres rapides, une scie sauteuse qui s’énerve : les charpentiers de marine rajeunisent une vieille coque, à quai, coquette, soutenue par des palans, tout au au bout des rails. Les artisans bossent.

Mais c’est à peu près tout.

Où sont les filles de Camaret ? Et que devient le curé de la chanson ? Visiblement, elles sont retournées à la prière, et le révérend bien burné a perdu de sa prestance. Je m’esclaffe intérieurement.

Pas de miettes ? © Patrice Morel (janvier 2021) Pas de miettes ? © Patrice Morel (janvier 2021)

Mais je ris jaune, comme le virus, asiatique, débridé, en roue libre, maillot canari d’un tour de France, et de la planète, sans adversaire.

La potion magique a visiblement disparu d’Armorique. Les bardes et les druides ont laissé lyres et serpettes au vestiaire. Les Gaulois ont la gueule de bois.

Obélix faisait le fier et pétait la forme devant son ballon de muscadet l’an dernier. Ce matin, il n’est plus dans le cadre, et Camaret-sur-covid a tourné la page, s’enfonçant dans une léthargie doucereuse, comme un malade à qui l’on aurait prescrit un bouillon maigre, du riz sans sel, et de l’eau plate.

Vite toubib, un Pfizer s’il vous-plaît !

Deux doses !

Charpentier, ça planche ! © Patrice Morel (janvier 2021) Charpentier, ça planche ! © Patrice Morel (janvier 2021)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.