Mon foot des champs ...

Si je traverse un village et qu'il y a un match de foot, je m'arrête et regarde la partie. J'y prends autant de plaisir qu'à être spectateur d'une rencontre professionnelle. Mon foot des champs rivalise donc avec le foot Deschamps. Au lendemain du mondial 2018 remporté sans vrai panache par les Bleus, j'étais content mais un peu agacé...

Chemin du  19 juillet 2018

Mon foot des champs ...

Mon club de St-Genix-sur-Guiers, en championnat de Savoie, saison 1970-71 , et les poteaux étaient carrés ! (1er rang, 3ème à partir de droite) Mon club de St-Genix-sur-Guiers, en championnat de Savoie, saison 1970-71 , et les poteaux étaient carrés ! (1er rang, 3ème à partir de droite)

Ah les chemins de l’enfance conduisant au rectangle d’herbe verte ! Ils ont jalonné ma vie ces parcours d’avant-match vers le gazon béni. Je les garde en mémoire et ils me servent de boussole lorsque je ne sais plus très bien, comme aujourd’hui, mesurer la valeur réelle d’un exploit sportif ; lorsque des millions de gens deviennent dingues d’une équipe en bleu-blanc-rouge ; lorsqu’une coupe du monde gagnée fait déborder le vase du patriotisme et que des hommes politiques tentent de récupérer l’affaire ; lorsque les réseaux sociaux sont noyés d’une joie délirante et de commentaires sans retenue.
En cet instant, donc, je ressors ma boussole et j’emprunte à nouveau mes itinéraires préférés, tous ces sentiers, ces rues et ces routes menant à un terrain de football. Tous ces déplacements remplis de joie pure et d’un nirvana espéré. Je me rappelle chacun de ces trajets, et d’abord l’émotion, le trac, la peur, l’incertitude, qu’ils éveillaient dans l’écorce et l’esprit du gamin en short qui les empruntait, impatient, fébrile, fier, tenant bien ferme son sac de sport comme s’il s’agissait d’un trésor.
J’ai encore en moi les odeurs des fleurs de printemps au bord de la rivière à quelques encablures du stade, «le Stade de la Forêt», le plus beau de tous, celui du village, celui de Saint-Genix, en Savoie !
J’ai encore en moi cette boule au ventre qui précède les quatre-vingt dix minutes de lutte, ces instants où l’on se demande si l’on sera au rendez-vous, à la hauteur, présent, fort, sans faiblesse.
Je ressens toujours cette hâte d’arriver aux grilles, au bout du parking auto, de pousser la vieille porte en bois du vestiaire, de respirer l’odeur de l’huile camphrée, de voir le sourire et de subir le chambrage habituel de tous les gars de l’équipe.
J'entends pour l'éternité les encouragements du public et des amis au moment d'entrer sur le terrain, et mon coeur s'emballer à quelques secondes du coup d'envoi.
J'en rêve même la nuit, à soixante cinq balais, fréquemment, intensément... Le réveil est difficile : déçu, dépité, de ne n'être plus ce jeune mec capable de planter une lucarne à trente cinq mètres des cages !

Le temps a passé ... Le temps a passé ...

Ces minutes et ces heures là sont ancrées dans mes tripes, inscrites dans mes neurones, comme une gigantesque madeleine de Proust. Elles me reviennent régulièrement quand on crache sur le foot, et m’autorisent à déclarer que ce jeu magnifique, malgré ses dérives financières, ne mérite pas d’être diabolisé sans nuance par certains, ce qui est souvent le cas ces jours d’après gloire, sur les réseaux sociaux !
En fait, le foot ne doit pas être critiqué. Absolument pas.
Ce qui gravite autour du foot, oui, parfois, souvent même. Mais pas ce jeu. Pas ce sport d’équipe. Pas cet outil d’apprentissage de la vie. Car le football relève d’abord et pour toujours de l’enfance. Il est simple, pas cher, collectif, et sa popularité est accrochée aux crampons des poussins, des pupilles, des benjamins, des minimes, des cadets, comme on définissait les équipes de jeunes auparavant. Et aujourd’hui il accompagne aussi les vies débutantes de tant de filles, en ville, à la campagne.

Le foot c’est mes six ans, mes dix ans, mes quinze ans ...
Le préau de l’école primaire où les colonnes de béton formaient des cages formidables et où le ballon convoité se réduisait à une boule de papier froissé, pressé, cerclée de grosse ficelle d’épicier : ses rebonds aléatoires nivelaient les valeurs individuelles et techniques et créaient un suspens diabolique ..

Le foot, c’est le champ bosselé, aux limites approximatives où dès la sortie des classes s’improvisait un match phénoménal, chaque soir renouvelé, entre des équipes adulées : maillots rouges à manches blanches, Reims ; maillots cerclés de blanc et de bleu, Racing ; maillots verts à étoile rouge, Red-Star ; maillots uniformément blancs, Real Madrid ; tuniques reconstituées dans des paletots défraîchis, salis par la boue et déchirés lors d’ affrontements sans concession entre gamins du quartier .
Le foot, c’est la cour bitumée du lycée où une simple «gonfle» en cuir permettait au jeune interne timide d’affirmer des compétences universelles, en dribbles chaloupés, en tirs forcenés, en buts d’anthologie ! Et de rejoindre ainsi la confrérie des plus durs, des plus costauds, sans passer par la violence mais par le simple respect lié au jeu.

Tout cela pour vous dire qu’au lendemain d’un mondial en Bleu majeur, je ne tairai jamais mon amour pour le ballon rond.

Foot à 7 , catégorie minimes, 1968 , (en haut, à gauche), avec le bonhomme Shuss, mascotte des Jeux Olympiques d'hiver de Grenoble . Foot à 7 , catégorie minimes, 1968 , (en haut, à gauche), avec le bonhomme Shuss, mascotte des Jeux Olympiques d'hiver de Grenoble .

En revanche, il faut savoir mesurer ses enthousiasmes. De 1966 à 2018 j’ai été passionné par quatorze coupes du monde. La plus belle fut celle de 1970 au Mexique avec un Brésil de grande offensive emmené par Pelé. Après me vient naturellement et sentimentalement celle de 1998 où la France a produit du jeu et offert une finale de rêve. Première étoile inoubliable car tellement attendue ! En revanche, ce mondial de 2018 me laisse heureux mais insatisfait. Champions du monde, oui, mais à l’Italienne, sans faire rêver, avec force et rigueur, en attaques calculées. Il est vrai que le génie Mbappé n’a pas encore à ses côtés un Jairzinho, un Rivelino, un Gerson, un Tostao, un Carlos Alberto, cela viendra, dans quatre ans peut-être .
Alors finalement, que des pisse-vinaigre s’acharnent sur la joie des fans de foot sous prétexte que ces foules immenses pourraient descendre dans la rue pour des choses plus graves, pour dénoncer par exemple les vrais problèmes, sociaux, économiques, politiques, cela me fait bien rigoler. Je pense qu’ils expriment en fait une sacrée frustration, celle de n’avoir jamais tapé dans une boule de papier en cour de récré ! Mais bon, il n’est jamais trop tard. Que Mbappé leur pardonne !

Equipe cadets-minimes US.St-Genix 1968-69, au Stade de la Forêt (2ème en haut à gauche) Equipe cadets-minimes US.St-Genix 1968-69, au Stade de la Forêt (2ème en haut à gauche)

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