Sortie de champ

Fin de confinement campagnard : bilan, un moindre mal ! Ici, l’isolement contraint et forcé agit comme un microscope. Il permet de discerner l’invisible près de soi. Il ramène à l’humilité de notre condition et à la grandeur des choses minuscules.

Chemin du 15 mai 2020

Sortie de champ

Zone humide, val de Lans-en-Vercors, mai 2020 © Patrice Morel Zone humide, val de Lans-en-Vercors, mai 2020 © Patrice Morel

Je me suis plié, incliné, accroupis, allongé, couché... J’ai observé, épié, reluqué, scruté, inventorié... Pendant deux mois, j’ai caboté et navigué au plus près dans mon pré. Je me suis penché sur les «cadeaux de la nature» pour reprendre les mots du petit Alfred, ma descendance urbaine et gavroche, confinée en campagne sauvage, loin du square et du pavé.

Pendant cette réclusion effarante j’ai donc fait allégeance aux petites reines des Alpes, aux trésors de la prairie, aux pépites de mon environnement. Je suis tombé à genoux et j’ai du mal à m’en relever !

Drôle de sortie de champ...

Un peu, beaucoup, à la folie ... © Patrice Morel (mai 2020) Un peu, beaucoup, à la folie ... © Patrice Morel (mai 2020)
Car cette navigation botanique m’a valu bien des étonnements. Par exemple, une pâquerette ! C’est quoi une pâquerette ? Le début du printemps. Les belles journées. Une fleurette mignonnette. Mais bon cela reste banal, «ça ne pisse pas loin» comme disait mon pote Dédé, un romantique du temps de l’enfance qui préférait le bourre-pif à l’observation des plantes. Il avait bien tort car une pâquerette, si on la lorgne de près, on s’aperçoit que c’est astral, solaire, petite marguerite à ras de terre, lumière qui s’ouvre au premier rayon et se ferme tranquille, à l’heure où l’ombre tombe de la montagne.

Elle a un coeur d’or la pâquerette, et une couronne de virginité que l’on effeuille parfois, un peu, beaucoup, à la folie... Il était con ce Dédé !

Fleur de trèfle © Patrice Morel (mai 2020) Fleur de trèfle © Patrice Morel (mai 2020)

Et le trèfle, tiens ! Prenez le trèfle. Pour tout le monde c’est un porte-bonheur quand il affiche quatre folioles. C’est aussi la plante symbole de l’Irlande, les trois feuilles ressemblant au triskell celte. Le trèfle est donc magique et costaud, comme les rugbymen de la verte Erin qui l’arborent fièrement sur leur maillot. Mais la fleur de trèfle, elle, on n’en parle jamais. On la voit sans la voir. C’est anodin une fleur de trèfle, commun, courant, on marche dessus... Posez donc un oeil sur ce chef d’oeuvre : sphère aux dizaines de fleurs individuelles rassemblées en bouquet rose et pourpre, folie mellifère adorée des abeilles. D’ailleurs si vous sucez le bas des petites tiges vous avez du sucre dans la bouche, nectar délicieux !

Et que dire des célèbres boutons d’or, de la véronique des Alpes, de la doronic à grandes fleurs, de la renoncule des marais, du lychnis fleur de Jupiter, de la trolle d’Europe, autant de belles plantes qui nous font de l’oeil et que l’on regarde à peine ?

Renoncules boutons d'or © Patrice Morel (mai 2020) Renoncules boutons d'or © Patrice Morel (mai 2020)

Explorateur en herbe j’ai donc fendu l’opulente et ondulante verdure. Surprise ! J’ai retrouvé un temps perdu, recouvré une mémoire oubliée. Vous savez, ces moments fabuleux de la communale lorsqu’il fallait cueillir en chemin, puis ramener sur nos pupitres la fleur choisie, la dessiner, la colorier, la mettre en valeur. Je n’ai jamais été un as du crayon, du croquis, du trait, du portrait, mais j’étais fier du peu que je parvenais à rendre sur le papier canson.

Lychnis fleur de Jupiter , enfin je crois ... © Patrice Morel (mai 2020) Lychnis fleur de Jupiter , enfin je crois ... © Patrice Morel (mai 2020)

Avec madame et monsieur Oudot, mes instits du primaire, école des Champagnes, Aoste, Isère, France, le travail pratique et féérique ne s’arrêtait pas là. Il fallait aussi écrire la beauté, décrire la fleurette cueillie dans les fossés buissonniers, expliquer ce choix sur papier ligné, qualifier le calice, la corolle, la carpelle, mettre en mots la nature parcourue sur la route de l’école.

On est tous un peu fleur bleue © Patrice Morel (mai 2020) On est tous un peu fleur bleue © Patrice Morel (mai 2020)

Ces instants étaient vertigineux. J’étais sur un fil, à la recherche de l’équilibre verbal et grammatical. Je crois que l’école d’aujourd’hui n’insiste pas assez sur le rapport de l’enfance à la prairie ou au jardin public, sur l’émerveillement qui en émane et la manière de le partager. Découvrir et dire, dessiner, raconter, faites-le plus souvent avec des fleurs, cela enchante et donne des ailes à l’imagination.

Parfois cela peut aussi déterminer le cours d’une vie. A condition de préfèrer le pistil au bourre-pif, n’est-ce pas Dédé ?

Vercors nord, mai 2020 © Patrice Morel (mai 2020) Vercors nord, mai 2020 © Patrice Morel (mai 2020)

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