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Billet de blog 16 janvier 2026

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Terres de foot

J’ai couru sur tous les gazons ou champs de patates de ma région, de mes dix ans jusqu’à la trentaine. Le football amateur, dans les villages de France, est un remède contre l’individualisme, la morosité et souvent l’intolérance.

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Chemin du 16 janvier 2026

Terres de foot …

Illustration 1
C'était un peu ça, le foot au village dans les années 70 (ambiance reconstituée par intelligence artificielle)

Avec Rolland Courbis et Jean-Louis Gasset, le foot professionnel français vient de perdre deux personnages hors du commun. Ils ont reçu des hommages nombreux et mérités. Permettez, de mon côté, que je salue la mémoire d’un joueur totalement inconnu, qui fut mon coéquipier de ballon rond dans les année 70 et 80. Il s’appelait Henri, comme dans la chanson, et humblement il a réussi sa vie.

Henri Guinet, surnom Riquet !

Il était une sorte de grand frère à imiter. J’avais dix ans de moins que lui, et quand j’étais môme je le voyais déjà inscrire des buts avec une élégance rare sur le terrain du village.   

Le décès de Riquet, la semaine dernière, fait remonter des images et des émotions formidables, de celles qui marquent une existence, et qui, dans tous les cas, forment et forgent un caractère à vie.

A l’époque, nous avons labouré de nos crampons,  la plupart des terrains savoyards et accumulé des souvenirs puissants et inoubliables.

Illustration 2
Mon équipe en 1970 , les poteaux étaient encore carrés ! Henri, dit "Riquet" , était le deuxième en haut à gauche

Le championnat de Savoie nous amenait à effectuer des déplacements parfois longs et pittoresques en zone de montagne. Les pelouses de ces années là étaient loin de ressembler aux moquettes actuelles.

Quand vous arriviez par exemple en mars ou avril à Modane, ville de Maurienne située à 1000 m d’altitude, vous saviez qu’il fallait sortir les crampons longs : le dégel transformait régulièrement le terrain en mare de boue.  Tout l’art consistait alors à soulever le ballon au bon moment, juste avant que l’adversaire, rugueux et habitué des lieux, ne vous foudroie les chevilles d’un tacle glissé, sauvage et non maitrisé. 

En Tarentaise, à Notre-Dame-de-Briançon, commune jadis industrielle et pays de naissance du père de la sécurité sociale, Ambroise Croizat, il fallait évoluer sur une sorte de mâchefer noir, résidus de hauts fourneaux. Il était alors possible et naturel de faire des passes involontaires à l’équipe d’en face puisqu’au au bout de vingt minutes, nous étions tous des « All black » !

A Bozel, bourg proche de Moutiers enclavé au fond d’une vallée très serrée, le terrain de l’époque s’adaptait à la géographie locale ; il s’agissait d’un trapèze plutôt que d’un rectangle : un petit champ  charmant, coincé sous la montagne, mais en pente légère si bien qu’il valait mieux évoluer du haut vers le bas en deuxième mi-temps, c’était moins fatiguant.

Illustration 3
Fin des années 60 , les jeunes du village faisaient bloc : le temps des amitiés sous le regard paternel du père de "Riquet"

Il existait quand même des stades dignes de ce nom dans les régions de Chambéry, Aix-les-Bains et Albertville. Et là, les manchots que nous étions, s’imaginaient soudain dans la peau de virtuoses professionnels. C’est d’ailleurs à Albertville que j’ai marqué à 18 ans le plus beau but de ma vie : une volée de 50 mètres, « exploit » auquel il m’arrive de penser certaines nuits d’insomnie ! Fake news ? Nullement !

Le terrain de foot, comme dans toute la France rurale des trente glorieuses, était un rendez-vous dominical quasi sacré, au même titre que l’église et le bistrot.

Dans les bourgs et les cités savoyardes l’équipe première, les réserves et les formations de jeunes, constituaient une vraie famille défendant les couleurs locales. Mais dans ces départements alpins qui connaissaient alors le développement fiévreux des stations de sports d’hiver, les jeunes devaient faire un choix draconien avant la saison : c’était la glisse ou le stade ! Il n’y avait pas d’alternative : tu joues au ballon ou tu vas au ski-club ! 

Dans les deux cas, on voyageait presque toujours en car. Pour le foot, départ devant le Bar des Sports à 10 h s’il fallait se rendre à l’autre bout du département, ou à 13 h après un petit café noir, parfois  allongé d’un élixir aux plantes,  si le match était moins éloigné .

Et l’aventure recommençait !

Illustration 4
Le football en montagne pousse parfois au romantisme ! © Patrice Morel

Les liens entre joueurs étaient amicaux et solides, forgés à ces joutes épiques !  Il y avait les craintes partagées d’avant-match, puis l’intimité du vestiaire et les plaisanteries pour détendre l’atmosphère, l’odeur d’embrocation, l’échauffement assez sommaire, l’odeur de l’herbe et de la terre, le coup de sifflet, les faits de jeu encouragés, appréciés, contestés, en groupe uni, puis les incroyables troisièmes mi-temps constituant un ciment éternel, avec des temps forts mémorables : toutes ces chansons reprises en choeur, ces histoires racontées mille fois, ces repas de minuit dans une ferme où la grand-mère nous accueillait malgré l’heure autour d’un gibier-polenta, salade verte et petit gamay de Chautagne ! 

C’est pourquoi, aujourd’hui encore, même si la vie active et adulte a pu éloigner les uns des autres, le retour au pays reste toujours un moment d’émotion, salué par des interpellations chaleureuses :

  • « hello Patou, tu viens dire bonjour à la maman  ?
  • salut Nanard, on se voit au bar tout à l’heure ! »

Ils m’appellent encore Patou ! Plus personne ne m’appelle Patou . Il n’y a qu’au bled que j’entends encore les vieux potes m’appeler ainsi .

J’ai eu d’autres surnoms dans la vie : « Blaireau » en fac, « Youki » au boulot, « Momo » à la retraite, et j’en oublie ! Mais quand j’entends Patou, je sais où je suis et je sais que les anciens du foot sont «chez Gojon », ou « chez Baby »,  je sais qu’il en manque quelques-uns, mais qu’on va boire un coup à la santé des absents, et aussi qu’on va immanquablement se chambrer  :

  • « Tu as vu tes potes de  l’OL ?  Ils ont pris une valise à Marseille ! » ,
  • « Et tes Verts , toujours en ligue 2 ? »

Voilà le foot ! Celui de toujours. Celui d’en bas. Dans mon club il y avait des artisans, des agriculteurs, des ouvriers, des fils de patron, des professeurs, des maghrébins, des Ritals, des Portugais, des enfants d’émigrés espagnols, et même des gitans sédentaires : toute une société beaucoup moins clivée qu’aujourd’hui, assez crue et cash peut-être, moins polie, mais bien plus tolérante à tous points de vue.

Et il y avait Henri, le fils du teinturier, joueur flamboyant qui aurait pu partir dans un club pro du midi, mais qui est toujours resté à l’USSG : l’Union Sportive de Saint-Genix-sur-Guiers, Savoie !  Repose en paix Riquet, mais sur une pelouse bien plate, hein, et sans mâchefer …

Illustration 5

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