Vertige de mai

Quand une giboulée te surprend au coin du bois, et que tu deviens maquisard en refuge précaire !

Chemin du 16 mai 2021

Vertige de mai ...

Eclaircie en Vercors © Patrice Morel (mai 2021) Eclaircie en Vercors © Patrice Morel (mai 2021)

Il fait beau, la mécanique est huilée, tu roules sous le soleil, regard au loin, rotules en roue libre, ronron de la chaîne sur le grand plateau et doux zéphyr sur la peau... A bicyclette le mois numéro cinq te semble soudain le plus beau des douze, l’unique, le fleuri, le parfumé, l’amoureux, le léger, l’enchanté !

C’est aussi le mois de l’imprévu, quand la nuée sans avertir enroule la montagne et que cette vague descend la pente, se rapproche et menace, chargée de gouttes et de grêle, rouleau de printemps non inscrit au menu, douche blanche sur douce France, manifestation spontanée de colère céleste.

Alors tu baisses la tête et tu as l’air d’un coureur : «vas-y Robic» criait mon pépé au col du Cucheron en voyant débouler le breton désarticulé dans le Tour 47, enfin c’est ce qu’il m’a raconté !

Moi, je suis dans la Croix Perrin, un court raidillon entre deux petites vallées du Vercors, mais ça coince quand même, je tente de fuir l’intempérie qui me colle au derrière, j’appuie, je donne du mollet, je creuse les reins, ça grince, je me retourne, des parallèles de grêlons lézardent le ciel, hachent l’atmosphère, la horde me poursuit, sans pitié, le grésil grésille, les coups approchent, ça va taper, ça va cogner !

La nuée enveloppe la montagne © Patrice Morel (mai 2021) La nuée enveloppe la montagne © Patrice Morel (mai 2021)

Cela dit c’est très beau, soleil d’un côté, furia blême de l’autre, et tous les verts exacerbés de cette montagne particulière. Les clairières resplendissent, couronnées de bois sombres. C’est là, dans ces espaces de clarté, que les avions alliés parachutaient des armes et du chocolat aux maquisards, planqués mais revanchards, dans la forteresse du Dauphiné.

Là-bas, au fond du pré en forme de berceau, je le sais, il y a une une cabane pour m’abriter, quelques planches, un toit en tôles, un vieux banc, ça ira, il est temps, la folie blanche m’enveloppe, le grain me cabosse, j’ouvre la porte, sauvé !

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.... A l’intérieur, les hommes sont allongés, alignés sur le dos ou en chien de fusil. Ils reposent sur des lits rustiques, taillés et rabotés à la hache, sur des matelas précaires, usés et souillés, montés à flanc de mules depuis les villages du plateau. Il se taisent, enfermés dans leur pensées, dans leur passé. Ce sont de jeunes mecs, des gamins pour la plupart, à peine vingt ans, avec un ou deux anciens pour les encadrer. Ces types mal rasés, joues creusées, habillés de vêtements épais, rapiécés et dépareillés, godillots ferrés aux pieds, écoutent le poêle en fonte qui carbure à bloc, chargé jusqu’à la gueule de hêtre embrasé.

Une lampe à pétrole se balance sous la poutre, la flamme vacille derrière sa protection de verre, les dissidents sont à l’écoute de la forêt, d’eux-mêmes, inquiets. Seront-ils aussi muets demain s’ils doivent subir la cruauté de l’ennemi, le feu de l’interrogatoire, si leurs ongles sont arrachés, leurs yeux transpercés ? ...

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Merde je m’étais endormi ! J’étais plongé au coeur de l’hiver 43-44, le plus froid du siècle, et je somnolais, partageant l’abri d’une section de maquisards. Drôle de réveil. Il n’y a que moi dans cette baraque vétuste cachée sous les grands arbres. Le soleil printanier revenu perce à travers les lattes disjointes. Le joli mai resplendit. Le Vercors est en habits de totale liberté, chlorophylle, crocus et fleurs de pissenlits. La neige recouvre encore la grande Moucherolle et le Pic Saint Michel. Allez, on rentre à la maison. Pas de Gestapo, pas de milice à l’horizon !

Grain et grêle sur Autrans © Patrice Morel (mai 2021) Grain et grêle sur Autrans © Patrice Morel (mai 2021)

Le problème avec cette montagne n’est pas dans sa magnificence mais bien dans la mémoire révélée par chaque hectare de prairie, de forêt, de falaise. Ici une croix, là un bouquet, ici encore une stèle, une ruine, un ancien refuge du maquis... Je dois être particulièrement obsédé, travaillé, obnubilé par ce qu’ont vécu les Robins de 44 pour imaginer sans cesse leur présence rebelle en cette montagne très belle.

«Momo la Résistance ! », comme diraient certains de mes collègues et néanmoins amis .

Bon, trêve d’errance et de divagation, j’enfourche la bécane, je reprends la départementale, rien à droite, rien à gauche, rien dans le ciel, ni Messerschmitt 109, ni Focke-Wulf 190, je mets grand braquet, je me tire, je me casse, je viens de courir contre la montre et contre l’occupant, je change de siècle, je pédale à présent contre un virus et le couvre-feu !

Retour à la normale, soleil, verdure et fleurs de pissenlits © Patrice Morel (mai 2021) Retour à la normale, soleil, verdure et fleurs de pissenlits © Patrice Morel (mai 2021)

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