Couvre-feu

Le président a dit : «nous sommes en guerre ! » Et depuis lors, ses conseillers, son entourage, ses ministres, ses députés, sa police, usent de propos et de procédés que l’on croyait réservés aux périodes de conflits, de destruction massive, de luttes armées entre humains. Le couvre-feu, par exemple ...

Chemin du 19 janvier 2021

Couvre-feu

Plage sous couvre feu © Patrice Morel (janvier 2021) Plage sous couvre feu © Patrice Morel (janvier 2021)

C’est la débâcle. Juin 40 ! Le virus a débarqué, envahi la planète, et depuis un an nos dirigeants parlent de lui comme s’il s’agissait d’Adolph Hitler. Veut-on cacher l’impréparation du pays à soigner les citoyens, veut-on masquer les carences de la médecine, de la recherche, de l’accueil hospitalier, toutes incuries provoquées par des dizaines d’années de restrictions budgétaires, de salariat à la matraque, et d’irresponsabilité politique ?

Peut-être.

Alors on dit «c’est la guerre, planquez-vous, l’ennemi est partout, à votre porte, dans votre entourage, le dénommé covid va vous liquider comme l’ont fait jadis quelques maboules illuminés et leurs sbires enfiévrés».

Et l’on ressort les mots, les remèdes, les piètres solutions qui font peur, par exemple , le couvre-feu !

Aujourd’hui, je suis en bord d’océan, tout à l’Ouest, dans l’iode et les embruns. Ici, rentrer chez soi et se calfeutrer à 18 h, dans un hameau où il doit y avoir une trentaine d’habitants, ressemble à une vaste fumisterie imposée d’en haut par quelques cerveaux butés ou sclérosés issus de l’Ecole Nationale des Anes.

A Paris, certes, dans cette capitale enfiévrée, il convient d'être vigilant. Comme dans toutes les grandes cités de ce monde. Mais user de l'outil ultime du temps d'hystérie armée, et cloîtrer sans cesse, sans distinction, toutes les populations d'un pays me semble relever du jacobinisme de crise le plus aveugle.

Un hameau, au Cap de la Chèvre, Finistère © Patrice Morel (janvier 2021) Un hameau, au Cap de la Chèvre, Finistère © Patrice Morel (janvier 2021)

 

Couvre-feu !

Je suis né en 1951. J’ai été bercé par les histoires de la guerre, de la Résistance, par des récits d’horreur et d’héroïsme. Le couvre-feu, c’était la loi imposée par les barbares, par les boches, les fridolins, la bande de dégénérés à croix gammée soutenue par les milices françaises à béret noir et francisque. Le couvre-feu, ça signifiait : si tu sors, tu es mort !

En 1961, j’ai à nouveau entendu parler du couvre-feu. Le matin, devant mon café au lait, dans mon village de l’Isère, avant de prendre mon cartable, j’écoutais la radio et l’on y parlait de fellaghas, de vilayas rebelles, de casbah en fièvre, d’OAS, de putsch, de généraux félons et de parachutistes qui allaient tomber sur Paris pour imposer la loi du plus fort. Le couvre-feu était décrété. Sous l'autorité et le contrôle zélé d’un certain Maurice Papon qui s’y connaissait en matière de méthodes gestapistes et miliciennes.

Alors moi je partais à l’école, et sur la route, avec une craie, j’écrivais «OAS / SS ! » . J’avais neuf ans seulement. C’est dire combien un môme peut-être sensible à ce qu’il écoute, ce qu’il entend, ce qu’il croit comprendre venant de la part des adultes. Les bombes qui éclataient dans le pays, les attentats meurtriers des partisans de l’Algérie Française créaient un climat général de peur que les plus jeunes ressentaient profondément.

Presqu'île de Crozon, Cap de la Chèvre © Patrice Morel (janvier 2021) Presqu'île de Crozon, Cap de la Chèvre © Patrice Morel (janvier 2021)

On n’a plus jamais parlé de couvre-feu ensuite, dans l’hexagone. Pas même en 68, je pense. C’est un terme, une interdiction, une mise en demeure propres aux temps extrêmes de la sauvagerie humaine. On a instauré l’état d’urgence dans quelques banlieues en 2005, et à la Réunion en 2018, mais je ne crois pas que l’expression couvre-feu ait été employée.

Que peuvent bien comprendre aujourd’hui les enfants de la paix à ces deux mots accolés destinés à les cantonner en famille, à leur filer la frousse, à les effrayer vraiment ? Que peuvent imaginer ces esprits jeunes qui n’ont jamais connu la barbarie, la vraie, la peur intense, les affres et les ignominies du temps de guerre, voire la simple inquiétude et l’angoisse suscitées par des actes de violence militaire, quand ils entendent parler de couvre-feu ?

Leur approche de la mort et des temps difficiles sera certainement modifiée. Sera-t-elle banalisée ? Comment réagiront-ils demain face à des situations où la démocratie, la paix seront réellement menacées ?

Temps de covid © Patrice Morel (janvier 2021) Temps de covid © Patrice Morel (janvier 2021)

Je ne suis pas psy, encore moins médecin, mais sincèrement je pense que nous ne sommes pas en guerre. Comme en 1969 (période de grippe de Hong Kong passée inaperçue, malgré 31000 morts en France et un million dans le monde) nous nous retrouvons face à une pandémie qu’il faut combattre, mais appréhender sereinement, en faisant confiance aux populations, sans comparer la situation à des temps guerriers, affreux et traumatisants. La peur des gouvernants pour leur carrière est contagieuse, leurs décisions sont délicates à prendre, mais brandir en permanence le spectre de la guerre et multiplier les interdictions est irresponsable. Que faudra-t-il prononcer comme mots demain face à des menaces plus graves encore, face au terrorisme généralisé par exemple ou à des conflits en puissance ?

Hier, à 19 heures il y avait encore trois ou quatre personnes avec leur chien sur la plage. Je les voyais depuis chez moi. Deux kilomètres de sable, l’océan infini, l’horizon sombre et lumineux à la fois, la nature sauvage, l’immensité crépusculaire, et dans mon poste de télévision, au même moment, pour la millième fois sur le plateau de «C dans l’air», des gugusses auréolés de culture, de science, de suffisance, utilisaient, en souriant, sans réfléchir, le terme de couvre-feu !

Hameau de Kersiguénou à Crozon, Finistère © Patrice Morel (janvier 2021) Hameau de Kersiguénou à Crozon, Finistère © Patrice Morel (janvier 2021)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.