Marchons, marchons ...

Je n'ai jamais vu autant de marcheurs en rase montagne ! La pandémie et le virus soignent l'ankylose et l'arthrite :))

Chemin du 19 mars 2021

Marchons, marchons ... 

A deux, c'est mieux ! (hameau des Clots, Villard-de-Lans, Vercors) © Patrice Morel A deux, c'est mieux ! (hameau des Clots, Villard-de-Lans, Vercors) © Patrice Morel

Ce matin, très tôt, le silence a sonné ! Réveil muet. Je sais que derrière les volets l’aube est blanche. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça : les nuits de neige sont faciles à reconnaitre, même dans le noir complet, même sans avoir lu la météo la veille au soir.

Les bruits de l’extérieur sont étouffés, la charpente pèse plus lourd, elle grince différemment, et j’ai surtout la sensation d’avoir bien dormi, comme lorsqu’on ouvre les yeux après une anesthésie légère, au sortir d’une coloscopie par exemple :)

J’entrebâille les persiennes : trente centimètres de poudreuse ! Nous sommes le 17 mars : la giboulée est généreuse.

Au bout du plateau, les premiers rayons allument lentement le bicorne impérial de la Grande Moucherolle. L’air est immobile. Figé. Surgelé. Kiki, ça pique ! Les poils du nez sont droits, les pores se ferment, mais ce matin mesdames et messieurs la balade s’impose.

Après le petit noir, ce sera le grand blanc.  C’est obligé. Il faut admirer le cosmos, humer le ciel glacé, respirer cette odeur si particulière de poudre fraîche et de cristaux en suspension, aspirer tout l’oxygène de l’univers, entendre le mystère et la paix, renifler vivement l’un des derniers matins d’hiver  ...

J’ai chaussé les godillots, les gros, les vrais, et je choisis le sentier d’en face, jusqu’à l’orée du bois.

Couple et couronne royale à Méaudre , Vercors © Patrice Morel Couple et couronne royale à Méaudre , Vercors © Patrice Morel

Imaginez... Vous avez le coeur au chaud sous la doudoune, les oreilles dans la laine du bonnet, vous sentez le crissement de vos semelles sur le glaçage immaculé, puis vous plongez dans le champ à mi-mollets, vous ouvrez à pas lents un couloir de plumes, l’édredon s’écarte, vous faites la trace, ambiance éthérée, légereté, éternité... Vous percevez les gémissements de la bise dans les grands sapins de nouveau blanchis. Vous discernez le murmure du ruisseau recouvert d’un large plaid vierge. C’est le nirvana, le bonheur palpé, la félicité caressée !

Et puis vous commencez à fredonner :  «je marche seul ...»

Sujet, verbe, adjectif : trois mots juxtaposés, venus à l’improviste, présents et impromptus. Un refrain tombé des neurones comme ces flocons imprévus de la nuit de mars, quelques paroles glissées comme une thune dans le bastringue, comme une pièce dans le jukebox, et c’est parti pour la journée, le tube passe en boucle. Les notes s’impriment en noir et blanc dans la matière grise et ne vous lâchent plus jusqu’au couvre feu.

«Je marche seul, sans témoin, sans personne, je marche seul ... »

Respiration en famille, à Méaudre, Vercors © Patrice Morel Respiration en famille, à Méaudre, Vercors © Patrice Morel

Vous commenciez tout juste à vous prendre pour Rousseau, à élaborer chemin faisant un texte lyrique, romantique, pour vos amis virtuels, et c’est un autre Jean-Jacques qui vous chope aux amygdales, vous rappelle votre errance en solo, vous ramène à votre condition de termite ou d’ermite, à votre réclusion virale à durée indéterminée...

«Je marche seul, quand ma vie déraisonne, quand l’envie m’abandonne, je marche seul, pour me noyer d’ailleurs»

Le promeneur solitaire n’est jamais à l’abri des constructions de l’esprit. Son cerveau lui dicte des termes, des images, des sons, et soudain la déambulation change de ton. Elle passe du Steinwei à la Fender, du Pleyel à la Gibson, le marcheur s’électrise, se déhanche, sort de la trace, il se vautre !

«Mais c’est vachement bien» a l’air de signifier le bestiau à cornes qui m’observe en coin, les jarrets dans la neige, l’oeil complice : «ça meuhhhhble ! »

Oui ça meuble et ça tue peut-être l’ennui, mais tu te trimballes l’antienne, sans antenne et sans partage, jusqu’à 18 heures. Ensuite c’est le moment des poules, tu bois ton bouillon et tu files au pieu.

Allez, on ne va pas se plaindre. La musique est bonne et Goldman sonne mieux que les bluettes d’Annie Cordy.

Oups, c’est vrai, faut pas parler de Tata Yoyo en ce moment, chaud cacao, le breuvage est frelaté !

A 3, on y va !  (Autrans, Vercors) © Patrice Morel A 3, on y va ! (Autrans, Vercors) © Patrice Morel

En fait, depuis de longs mois je ne suis pas le seul à battre la campagne de bon matin, à errer, à randonner, à rôder. Comme si le grand fléau covidien avait dégourdi les gambettes ankylosées ou arthritiques de l’espèce humaine. Je croise une jeune sportive élancée qui allonge la foulée malgré l’épaisseur poudrée ; plus loin sur la chaussée verglacée, damée par le chasse-neige, un vététiste audacieux roule à l’aise, balèze ; tout là-bas, dans la plaine, une petite famille déambule sur l’ancienne voie du tram, j’entends les rires cristallins et les cris enfantins ; pas loin, plein champ, un fondu de la planche étroite manie l’alternatif comme il peut,  bâtons bien hauts, à l’ancienne...

Echappée belle au hameau des Girards, Villard-de-Lans © Patrice Morel Echappée belle au hameau des Girards, Villard-de-Lans © Patrice Morel
 

Coincés et contraints, les gens n’ont peut-être jamais autant marché, couru, jamais autant circulé à vélo, à trottinette, dans les rues ou dans les chemins creux. Ils ont appris à découvrir des choses jusque là invisibles qu’ils dédaignaient faute de temps, faute d’arrêt sur image. Faute de désobéissance aussi parce que «l’esclave dit toujours oui», c’est bien connu : esclave des temps modernes, esclave du salaire, esclave de la hiérarchie, esclave de la banque, esclave des impôts, esclave de l’auto, du métro, du loto, du toujours trop... 

En fait le «marche ou crève» imposé par la société du travail obligatoire, s’efface derrière le «marche et rêve» commandé par un virus giratoire.

Même les animaux sortent du bois ! Les ongulés ondulent à découvert, un coup dans le zig, un coup dans le zag, la biche fend la bise, le faon folichonne, un clebs inquiétant me barre la route !

Où va-t-on ?

Il paraît que les cloches vont passer.

Lesquelles ?

Que les oeufs vont tomber et que l’on parlera de résurrection. 

Laquelle ?

Ce dernier coup de blanc prépare-t-il un printemps cordial, voire social ? J’en doute, mais , comme dit l’autre :

« J'm'en fous, j'm'en fous

De tout

De ces chaînes qui pendent à mon cou

J'm'enfuis, j'oublie

Je m'offre une parenthèse, un sursis »

Sous le bicorne impérial de la Grande Moucherolle (Lans-en-Vercors) © Patrice Morel Sous le bicorne impérial de la Grande Moucherolle (Lans-en-Vercors) © Patrice Morel

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