Chemin du 23 janvier 2026
Lisières
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Le maquis c’est l’insurrection, la guérilla, la rébellion, et j’estime qu’un film comme celui réalisé par la famille Munier est une pierre apportée à l’indocilité, celle qui enfle face à la destruction des terres et des espèces.
Mais réagir et combattre c’est d’abord comprendre la réalité du problème. « Le chant des forêts » nous montre l’essentiel : la nature qui fait bloc, qui évolue et survit quoiqu’il arrive, qui nous range au statut d’homoncules faciles à écrabouiller. La leçon de ce grand spectacle sonore et visuel proposé par des passionnés d’affût en toute saison est de pénétrer en profondeur une vie complexe, ignorée et incomprise par la majorité d’entre nous.
Même par moi qui habite en montagne et en lisière des grands bois !
Je découvre après 1h33 de film, que je suis un inculte grave.
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Pourtant, la forêt immense est une compagne, une confidente de tous les jours. Sa proximité, ses cris, ses parfums, sont un appel constant à la sérénité. Je vis au quotidien dans la zone qui unit prairie et sous-bois. Cela crée des habitudes de sobriété, de rusticité, d’effacement devant la somptuosité du paysage. Pas un jour sans observer les pentes sombres et les grands arbres qui couvrent le relief, pas une minute sans ressentir la puissance immobile de l’Alpe colossale, pas une seconde sans être soumis à des forces insondables venues d’en haut, d’en bas, de tous côtés.
Cela ne rend pas prisonnier, bien au contraire. Il existe dans ces massifs de moyenne altitude une harmonie réelle entre la masse rocheuse et le couvert forestier, entre les barrières physiques et l’espace aéré.
Les clairières ouvrent des plages de paix dans l’environnement vert et résineux. Demeurer et respirer dans ces trouées de calme et de pâture rend philosophe, un peu bourru évidemment, mais certainement plus humble qu’un Donald ou qu’un Vladimir.
Il reste qu’en sortant du cinéma, l’autre jour, je me suis dit : « tu ne connais rien à tes voisins de nids et de terriers, il va falloir acheter un bon duvet, et organiser des affuts longue durée sous les grands sapins du coin ! »
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Evidement qu’elles sont là les bestioles ! Tout à côté, tout près, et j’en aperçois bien quelques-unes parfois, au gré d’une balade : une biche lovée au soleil dans une petite combe herbeuse, un troupeau de chamois qui se penche sur les premières touffes sorties de la neige, un pic vert fixé au tronc de mon pommier, des mésanges affamées sur les boules de graisse suspendues à mes bouleaux. Il m'est arrivé un jour de faire la sieste sous mon pin à crochets favori, en limite de forêt ; quand j'ai ouvert l'oeil, un chevreuil était à cinq mètres et me fixait sans animosité. On en voit au printemps à proximité des villages.
Oui mais, les rares, les invisibles, les discrets, ceux qui méritent le détour, l’affut, la patience, eux je ne les aperçois jamais : le loup, le lynx, les cerfs, le renard, les chouettes, le troglodyte mignon… Pourtant ils sont à la porte ! J’entends parfois, la nuit, au hasard de mes insomnies quelques individus qui passent tranquillement derrière la haie d’épicéas ; ils reviennent du torrent et remontent vers leurs pénates forestières. Un été j’ai même eu la version sonore d’un combat de cerfs dans le pré voisin : les bois se heurtaient, les grognements étaient sourds et féroces ! Je n’ai pas voulu ouvrir les volets… Une autre fois, un cri lugubre et horrible m’a réveillé en sursaut : un prédateur dévorait une proie qui hurlait sa fin de vie. Renard, loup, blaireau ?
Et le jour il reste des traces : plumes dispersées, poils sanglants, crottes toujours au même endroit …
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Mais oui, ils sont là !
Et même peut-être l’oiseau à sourcils rouges : le Grand tétras-lyre. En effet, j’ai constaté qu’il existait désormais sur les hauts plateaux du Vercors une zone de quiétude bien délimitée afin de préserver l’espèce du passage des randonneurs.
Dans les Vosges, l’oiseau a disparu si l’on en croit Vincent Munier. C’est triste. Il n’a pas supporté le réchauffement climatique. Il lui faut du froid, de la neige, de la tranquillité. Celui qu’on appelle aussi coq de bruyère a été longtemps chassé en France, et cela reste le cas, en nombre limité, dans les Pyrénées par exemple où le Grand Tétras est toujours présent. Stupidité humaine et préfectorale ! De quoi révulser l’ours que je suis devenu, et l'inciter à réellement prendre le maquis.
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« Comment fait-on pour être, comme les bêtes, à notre juste place et ne pas trop déborder sur les autres ? » demande Vincent Munier. « Comment cohabiter différemment avec la nature sans avoir tout de suite une sorte de haine pour un animal, une espèce, qui nous posent un problème. S’il y avait un message, ce serait de ralentir, d’aller dehors, et de s’émerveiller ! C’est presqu’une nourriture spirituelle dont on a tous besoin »
Il a raison Vincent ! Mais auparavant, allez dedans, et courez entendre, voir et apprécier "le chant des forêts", si possible dans une salle de cinéma avec très grand écran et son immersif. Je vous promets, vous en sortirez changé.
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