Dans les pas du maquisard Ferro

Sur mes sentiers professionnels, dans les sous-bois de l'Histoire, j’ai croisé un mec balèze ! Un de ces héros de la résistance qui m’ont fait grandir et m’ont appris à savoir dire non. Je veux parler de Marc Ferro, l’historien bonhomme, et maquisard du Vercors.

Chemin du 23 avril 2021

Dans les pas du maquisard Ferro

Les ruines du village de Valchevrière incendié par les Alleands en juillet 1944 dans le Vercors © Patrice Morel Les ruines du village de Valchevrière incendié par les Alleands en juillet 1944 dans le Vercors © Patrice Morel

C’était en 2004. Je réalisais un documentaire sur la résistance pour France 3 ( Vercors 44, le rêve des hommes jeunes ) et j’avais pris rendez-vous avec Marc Ferro dans son appartement de Saint-Germain en Laye.

Je savais que ce spécialiste des conflits majeurs du XXème siècle rechignait souvent à parler de sa propre histoire qui pourtant rejoignait la grande. Probablement parce qu’il jugeait qu’il n’y avait matière à en rajouter, mais aussi certainement parce que chez lui les faits vécus ne résistaient pas au trop plein des sentiments générés.

Je l’ai compris au cours de cet entretien : Marc Ferro, à plusieurs reprises, n’est pas allé au bout de ses phrases, la voix balayée par les sanglots. Et il me reste le souvenir de ses yeux humides, de sa sincérité, et de son enthousiasme à conter mille anecdotes vécues dans ce massif héroïque, symbole de la Résistance française ...

« J’appartenais à un réseau de résistance au sein de l’université de Grenoble en 1943 et 44. Le réseau a été démantelé, plusieurs copains ont été arrêtés dans les locaux universitaires place de Verdun. Moi, j’ai réussi à gagner le Vercors. C’était entre le 10 et le 13 juillet 1944. Ce ne fut pas simple, on imagine mal le danger que représentait une entrée dans les maquis. J’étais étudiant, j’arrivais dans la montagne avec une valise pleine de bouquins, on m’a pris pour un espion, on m’a enfermé, on m’a menacé d’être fusillé le lendemain matin !  Heureusement mon passeur est venu me dédouaner. J’ai alors raconté ma petite histoire et j’ai été affecté au PC militaire à Saint-Martin en Vercors, On m'a fait endosser la tenue de Chasseur Alpin du 6ème BCA, bleue, avec le béret et je suis devenu le “téléphoniste” au quartier général ! »

Marc Ferro  (interview 2004 à son domicile) © Patrice Morel Marc Ferro (interview 2004 à son domicile) © Patrice Morel

Du jour au lendemain, Marc Ferro se trouve ainsi placé au carrefour de la grande Histoire, au croisement de toutes les communications venant du maquis, au départ de tous les ordres envoyés aux 4000 hommes qui à cette date pensent tenir le Vercors et le rendre inexpugnable.

« C’était impressionnant ! J’étais le premier informé de toutes les actions menées, on me demandait d’appeler Hervieux, le patron militaire, Chavant, le chef civil, ou encore Goderville c’est à dire Jean Prévost, le grand écrivain devenu capitaine dans le maquis.  Je notais tout : un tel demande des fusils, un autre a besoin de tant de grenades...  Tous les ordres partaient de là, et je recevais aussi tous les messages des compagnies sur le terrain.Le PC était installé dans une coquette villa des années 30 où travaillaient des gradés, Huet (Hervieux), Tanant (Laroche)...

Il y avait du monde. J'étais logé dans la salle-de-bains et je dormais dans la baignoire. Pendant la journée, je faisais la carte et le téléphone sur une planche recouvrant la baignoire. Je fus le premier informé de l'arrivée des Allemands le 20 juillet, la sonnerie n'arrêtait pas de retentir. Pendant la période de pleine bagarre, c'était une vraie ruche. Je me souviens notamment d'un épisode qui a dû se dérouler le 12 ou le 13 juillet. Ce soir là nous apprîmes officiellement qu'il n'y aurait pas de débarquement allié en Provence dans les prochains jours. Les gradés se sont alors enfermés et leur colère a éclaté. J'entendais les éclats de voix derrière la porte : "les salauds" ont-ils crié à plusieurs reprises. Ils nous abandonnent ! »

Carcasse de planeur allemand après l'attaque et la destruction de Vassieux-en-Vercors en juillet 1944 © Patrice Morel (2004) Carcasse de planeur allemand après l'attaque et la destruction de Vassieux-en-Vercors en juillet 1944 © Patrice Morel (2004)

Quand les Allemands investissent le massif, que l’ordre de dispersion est donné, Marc Ferro nomadise dans les forêts sombres qui surplombent des ravins vertigineux. Par petits groupes, les maquisards encerclés tentent de franchir les lignes ennemies. Il y a beaucoup de morts en périphérie du Vercors parce que trop de résistants, affamés, n’y tenant plus, se lancent à découvert dans la vallée, sous le feu allemand.

« Après l'ordre de dispersion je me suis retrouvé avec le groupe Chabert (futur gouverneur de Lyon), dans la forêt de Lente. Nous étions obligés de nous planquer, et d'éviter les mines à travers bois. Pour ce faire nous avions une chèvre qui passait devant nous. Elle était censée exploser et nous éviter la mort. La marche était difficile. J’avais une douzaine de grenades autour de la ceinture, c’était assez lourd . Il fallait éviter les sentiers, se frayer un chemin dans les sous-bois ; les premiers jours j’ai porté une épaule de mouton, mais nous ne pouvions faire cuire la viande à cause de la fumée. Nous avions les boyaux tordus par les diarrhées ; nous avons beaucoup souffert de la faim. »

Le Vercors reste un symbole de lutte pour la liberté, et aujourd'hui les sites de résistance y sont toujours très fréquentés. © Patrice Morel Le Vercors reste un symbole de lutte pour la liberté, et aujourd'hui les sites de résistance y sont toujours très fréquentés. © Patrice Morel
« Pendant cinq ou six jours nous n’avons rien eu à grignoter sauf une boîte de sardines que nous nous sommes partagés à vingt. Alors nous avons décidé de descendre la nuit, à deux, après tirage au sort, sur Sainte-Eulalie. Les Allemands étaient dans le village. Nous cherchions les fermes isolées, mais les paysans nous recevaient assez fraîchement car ils craignaient pour leur vie. Ils nous donnaient quand même un peu à manger. Mais les Allemands contrôlaient tous les oeufs, chaque matin, dans les fermes ! Il y avait un couvent à Sainte-Eulalie. Nous avons essayé de nous y ravitailler mais nous avons été assez mal accueillis par la mère supérieure.Le comble c'est qu'après la guerre elle a été décorée de la Légion d'honneur pour aide au maquis ! »

"Vercors 44" : documentaire France 3 (2004) © Patrice Morel "Vercors 44" : documentaire France 3 (2004) © Patrice Morel
« Ensuite nous avons reçu l'ordre de dispersion individuelle. Je suis redescendu sur Sainte-Eulalie et Saint-Jean-en-Royans. Là, les Allemands effectuaient une rafle en ville. Des paysans m'ont donné des vêtements, et m'ont fait ramasser des pierres avec eux au bord de la route. Je suis passé au travers. Cela dit, de cette époque tragique il me reste le souvenir d’une grande fraternité entre gens de tous milieux, très solidaires les uns des autres. »

Marc Ferro participe à la libération de Lyon. Lui qui était venu faire ses études à Grenoble par admiration pour le grand géographe alpin Raoul Blanchard, est donc reparti du Dauphiné plus féru d’histoire que de géographie. Professeur peu classique il est devenu directeur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a dirigé la revue des Annales et s’est retrouvé finalement devant les caméras pour disséquer l’histoire contemporaine, comme il le faisait des actions résistantes au Vercors, penché sur sa planche et sur sa baignoire de Saint-Martin.

J’ai beaucoup aimé cet homme simple et érudit qui avait 80 ans quand je l’ai interviewé.  Il était resté vif et droit, comme la plupart des anciens maquisards que j’ai eu la chance de rencontrer. Des hommes jeunes éternellement !

Ruines de Valchevrière dans le Vercors © Patrice Morel Ruines de Valchevrière dans le Vercors © Patrice Morel

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