Le combat des chefs

Quand la route me conduisait à Turin ! Le dimanche 23 décembre 1984, il y a 36 ans jour pour jour (au moment où j'écris ces lignes), dans la bruyante tribune de presse du "Stadio Comunale", j’ai assisté au combat des chefs : Maradona - Platini. Une fête païenne, le football dans sa démesure ...


Chemin du 23 décembre 2020

Le combat des chefs ...

Messe noire et blanche à Turin © Patrice Morel, 1984 (photo parue dans Le Progrès de Lyon) Messe noire et blanche à Turin © Patrice Morel, 1984 (photo parue dans Le Progrès de Lyon)


Pour la première fois les deux hommes se trouvaient opposés sur une pelouse du championnat italien. L’un sous le maillot rayé noir et blanc de la Juventus, l’autre sous la tunique bleu pastel du Napoli. C’était le jour de mes 33 ans, veille de Noël, et je m’offrais un cadeau royal !

On n’oublie jamais la route qui vous conduit sous un grand sapin illuminé ! Entre le Dauphiné et le Piémont, entre Grenoble et Turin, il n’y a guère que 250 kilomètres mais ce trajet aller-retour et son point d’orgue footballistique avec la rivalité des deux géants aux pieds faciles, s’inscrit dans ma vie comme un présent définitif, un jouet incassable qui traverse le temps et les modes. Ce Maradona-Platini de Noël 1984 me revient à l’esprit à l’heure où le premier nommé a rendu les clefs et où l’autre risque de rendre des comptes à la justice. Déchéance de l’être, humilité et humanité ... 

Pourtant, à l’époque, ce duo magique était adulé, et je garde en tête la route qui me conduisait vers eux. Il y avait d’abord la lumière bleue tombant des montagnes de Savoie au petit matin, puis le soleil illuminant la sortie du tunnel, au Fréjus. Ensuite, la vallée menant à Suse, fraîche et sombre à la fois, déroulant ses lacets. Enfin la grande clarté illuminant la large plaine aux abords de Turin.

Un duel monté en épingle par toute la presse transalpine Un duel monté en épingle par toute la presse transalpine

La suite fut un rêve éveillé : l’achat des journaux du dimanche, l’espresso bien serré debout au comptoir, les conversations animées en ville, 100% Calcio : " Michele buono, Maradona piccolo ! " Puis la pizza prosciutto-mozarella avalée devant le stade, pâte élastique, qui colle au palais, mais qu’importe la cuisson, il y a l'ivresse, les klaxons, les cornes de brume, les pétards, les chants, l’arrivée du car des Napolitains, Maradona invisible derrière les vitres fumées, le grondement des supporters, les insultes, «va fanculo», la tribune de presse surchargée, mon carnet, mon stylo, l’entrée des joueurs ....

Turin, dans le Piémont italien, au nord du pays, est une ville froide et plutôt grise. Mais le football a toujours servi de foyer ouvert, de cheminée centrale dans cette cité où l’on se promène souvent emmitouflé sous les arcades et sur les grandes places carrées.

A l’époque, le vieux stade historique, le «Comunale», aujourd’hui rénové et baptisé Stadio Olimpico, situé à portée de piéton des quartiers anciens était le noyau de feu des dimanches après-midi volcaniques.

Une époque où l'on pouvait encore travailler au plus près des joueurs. Ici l'équipe de France 3 Alpes. © Patrice Morel 1984 (photo parue dans "Le Progrès") Une époque où l'on pouvait encore travailler au plus près des joueurs. Ici l'équipe de France 3 Alpes. © Patrice Morel 1984 (photo parue dans "Le Progrès")

Et ce dimanche là sentait vraiment la poudre. J’en suis resté marqué. La rivalité entre l’équipe du nord, bourgeoise, riche, appartenant à la Fiat, et la formation du sud, populaire, noyautée par la mafia, était exacerbée par l’opposition des deux génies en culottes courtes. La détestation suintait des tribunes. Des cercueils à l’effigie des joueurs visiteurs descendaient des gradins, les pièces de monnaie tombaient des virages, les rouleaux de papier hygiénique rebondissaient sur les têtes, des milliers d’écharpes étaient brandies dans les virages nord et sud, c’était une marée blanche et noire, le stade était comme tricoté de laine, puis les fumigènes s’allumaient, et un brouillard épais, aux lueurs pourpres masquait alors le soleil d’hiver, transformant l’enceinte en enfer brûlant. L’ennemi sudiste, le Naples de Maradona, avait contre lui soixante mille tifosi vociférants. On ne voyait pas encore ce genre de spectacle en France.

Mon papier paru dans "Le Progrès" : "joyeux Noël Michel ! " © Patrice Morel 1984 Mon papier paru dans "Le Progrès" : "joyeux Noël Michel ! " © Patrice Morel 1984

A l’heure des réjouissances chrétiennes, cette «domenica» sportive et hivernale, chaude et bouillante, fut donc un grand moment de sacrilège eucharistique : le culte aveugle du ballon rond, la glorification de deux divinités en tenue légère et panard majeur, un Français, seigneur de la punition à dix-huit mètres, souverain de la transversale au millimètre, et un Argentin, pur esprit du dribble chaloupé, sauveur en paluche éternelle, archange de la main au panier ! Le tout dans l’encens et les chants de fidèles idolâtres, illuminés, électrisés, rassemblés pour un office tonitruant et bariolé, véritable exaltation hérétique et mécréante, oui mais attention, profanation autorisée et bénie par tous les Don Camillo de la botte, en cette fête de la nativité 84 .

Même le quotidien La Croix était preneur ! © Patrice Morel, 1984 Même le quotidien La Croix était preneur ! © Patrice Morel, 1984

Alors le match, direz-vous ?

Très simple : vingt minutes pour Maradona, et tout le reste pour Platoche, Diego un peu éteint dans une équipe assez pâle, victoire 2-0 pour la Juve, un but du Français, le 8ème de sa saison italienne. Et pour saluer ce succès, un couronnement à la César, les tambours qui résonnent dans le virage à droite, le public qui chante «Michel Platini», et la ville qui va mettre très longtemps avant d’entrer dans la nuit !

36 ans plus tard, au moment où disparaît l’enfant miracle du football argentin, je revis encore cette journée inespérée pour le môme à crampons que j’étais resté, et pour le journaliste en herbe qui découvrait le gazon aux étoiles de la Série A italienne. Cette célébration explosive, cette fête païenne gigantesque dans l’une des cathédrales du calcio, à vingt-quatre heures de Noël, demeure encore dans ma mémoire comme une célébration baroque inoubliable, une messe «bianconera» sans équivalent et typiquement latine.

TuttoSport du 23 décembre 1984 TuttoSport du 23 décembre 1984

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