Après la pluie...

Malgré la pluie et le froid, la montagne devient un paradis envié et l'immobilier explose. C'est du moins l'avis de Lucien, mon voisin alpin...

Chemin du 24 mai 2021

Après la pluie ...

La montagne dégouline © Patrice Morel (mai 2021) La montagne dégouline © Patrice Morel (mai 2021)

Depuis un mois, la montagne dégouline. Le ciel étalonne les gris, nuance les ténèbres, gradue les opacités, et se vide sans complexe. « Il pleut des vaches qui pissent ! » dirait mon voisin Lucien, facteur retraité, recyclé planteur de patates, éleveur de dindons et grand spécialiste des dictons météo.

«Tu vois par exemple, en ce moment ça mouille méchant et ça caille sec, ben c’est pas étonnant, y a les saints de glace et faut pas planter avant mi-mai, parce qu’on est en montagne hein, mais normalement, après, tu peux y aller franco, et quand t’entends le coucou, là-bas, alors oui tu peux mettre le paquet. A la saint Denise le froid y fait plus à sa guise et à la St-Yves c’est le grand beau qui arrive. Enfin, c’est comme ça qu’ y disent les vieux, ils y ont toujours dit comme ça!»

Lucien met des «y» partout, il est dauphinois, et en Dauphiné le «y» remplace fréquemment le pronom : fais-z-y-voir, donnes-z-y moi, emportes-z-y ...

Bref Lulu connait le ciel. Enfin, il connaissait. Parce que désormais il a un peu le ciboulot qui vire mauvais. Les dictons sont contrariés, contredits, le temps déraille et ses dindons gloussent méchamment. Ce sont des bestioles plus fragiles qu’on ne croit :

«Tu les entends, savent plus s'ils doivent sortir ou rester à l’abri, une pissée soudaine et y retournent fissa sur la paille, en gueulant. Sont sensibles aux circonstances. Regarde là haut, y a neigé c’te nuit sur le Cornafion, et on est le 19, c’est la St -Yves, ça devrait pas, ben merde alors ! »

En un mot comme en cent, Lulu, côté météo, il est fini, out, rectifié !

Vert de gris © Patrice Morel (mai 2021) Vert de gris © Patrice Morel (mai 2021)

Or ce climat humide, suintant, au point que la terre n’absorbe plus la flotte, semble à l’unisson du temps social : larmoyant, taciturne et sépulcral.

Ces extravagances célestes de plus en plus fréquentes fatiguent, désorientent, tourmentent. Ce chaud et froid répété s’ajoute aux humeurs baladeuses et ahurissantes du virus, aux incartades et sommations permanentes des politiciens, scientifiques, médecins et chroniqueurs, aux enfermements plus ou moins sévères et consécutifs subis depuis février 2020. Envisager l’avenir est difficile.

Une chose paraît certaine cependant : vivre avec le covid en ville ressemble à un calvaire. Il faut voir tous ces urbains se ruer en terrasse, malgré l’humidité, dès les premiers signes de renaissance commerciale. On sirote un café, on s’enfile une pinte, Macron est au troquet, croissants et croissance à bloc pour tout le monde, pour moi ce sera un petit blanc, un Mâcon, et que ça saute, bamboche jusqu’à 21 h !

Voile de grêle © Patrice Morel (mai 2021) Voile de grêle © Patrice Morel (mai 2021)

Il suffit aussi de constater l’envol récent et spontané des ventes immobilières à la campagne pour comprendre que l’exil a commencé. Lulu, lui, il a bien pigé le truc :

«tu vois, en ce moment, les gens sont dingos ; il pleut sans arrêt, la montagne est noyée, et ça ne les empêche pas de tout acheter. La Christine, tu connais, celle qui bosse à l’agence immobilière, elle m’a dit qu’elle avait eu 400 demandes de maisons en un mois ! Y a des gonzes y-z’achètent sans venir, juste sur internet, pour pas se faire piquer la baraque. Et les prix ont doublé. Par exemple le terrain là derrière, il est à moi, il est constructible, ben si je m’écoutais j’y mettrais en vente et ça ferait un cuchon de pépettes... Bon, p’têt qu’y seraient pas très contents les nouveaux venus avec tous ces dindons qui braillent ! »

La pluie n'arrête pas le citadin : de plus en plus de vans, de camping-cars, de visiteurs et d'acheteurs ! © Patrice Morel (mai 2021) La pluie n'arrête pas le citadin : de plus en plus de vans, de camping-cars, de visiteurs et d'acheteurs ! © Patrice Morel (mai 2021)

Oh, il n’a pas besoin de sous Lucien, et il ne vendra pas. Sa vie est ici, sur son bout de montagne. Mais autour de lui, la sociologie change : ingénieurs, auto-entrepreneurs, nouveaux artisans branchés, paysagistes écolos, sportifs de haut niveau, le Vercors attire, comme le littoral breton ou la terre aquitaine, et même s’il tombe des hallebardes comme partout ailleurs, même si la ruralité parfois s’avère ennuyeuse, même si les rigueurs de l’hiver pourront bientôt en surprendre quelques-uns, cette évolution ne devrait pas cesser, d’autant qu’une quatrième vague virale et le débarquement d’un cinquantième variant ne sont pas à exclure .

Alors, en plein déluge, autant choisir le bon bateau, la bonne arche de Noé, se mettre au sec, sur le pont supérieur, à l’air libre, voir l’avenir en vert, et foin du gloussement des dindons !

«La pluie du matin n’arrête pas le citadin ! En tous cas ça fait venir du beau monde et de la marmaille. Moi jt’y dis, c’est par chez nous que la vie va changer pour de bon ! »

PS - mon Lucien est un mix de Georges, Henry, Pierrot, Maurice et quelques autres que j’aime bien ! :))

Il a neigé à la St-Yves , pas normal ! © Patrice Morel (mai 2021) Il a neigé à la St-Yves , pas normal ! © Patrice Morel (mai 2021)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.