Sentier philosophique

C'est un voyage quotidien. Il m'emmène à l'infini. C'est un sentier enchanté. Il me conduit à penser. Pourtant, côté philo, je n'étais pas très fier devant l'examinatrice du bac 1969 !

Chemin du 25 juin 2019

Sentier philosophique

 © Patrice Morel (Juin 2019) © Patrice Morel (Juin 2019)

A l’écrit, mon bac philo fut une catastrophe : 5 sur 20 ! Et pourtant j’étais en classe littéraire. En 1969, on appelait cela une terminale A4, section destinée aux évaporés, aux jongleurs de rêves, aux «pelleteux de nuages» comme l’exprime la romancière Fred Vargas qualifiant ainsi le commissaire toujours dans la lune mais très intuitif Jean-Baptiste Adamsberg, son chouchou.
Bref, la note 5 pour un gars qui aime lire et écrire c’était quasi rédhibitoire, car coefficient 4 . Il me fallait donc rattraper 20 points à l’oral . Je l’ai fait !
Je l’ai fait à l’intuition, comme Adamsberg ! Avec une examinatrice souriante qui voulait que je développe ma pensée profonde sur Karl Marx et son «Capital». Je lui ai parlé du Bolchoï, et de l’esthétisme communautaire et communiste, rigueur, discipline, classicisme et contrôles, bref du ballet russe qui se produisait ces soirs là sur la scène du théâtre de Chambéry, ville où j’étais lycéen.

L'orchis et le criquet © Patrice Morel (juin 2019) L'orchis et le criquet © Patrice Morel (juin 2019)

Ensuite je lui ai balancé du Léo Ferré, anarchie, noir c’est noir, révolution, trotskisme, anti-bureaucratie, le grand Léo qui venait, lui aussi, de chanter au théâtre de Chambéry, sous mes yeux, et qui avait lancé pour la première fois en public ce merveilleux titre : «C’est extra ».
En somme j’ai accroché la prof comme on accroche un lecteur, en actualisant, en contextualisant, en imageant concrètement une pensée philosophique, pour ma part quasi inexistante en cette période d’après 68 : filles, tabac, pinard, soleil, rock et roule !
J’ai eu 15, le baccalaurat, presque la mention assez bien, et j’ai passé un été libertaire chez les petites anglaises : c’était extra !
Tout cela pour vous amener à la philosophie naturelle, celle qui s’impose d’elle-même, au feeling, sur les chemins de traverse, sur mon sentier de philo perso.
Le "voyage" commence dans le hameau de Hobbits ! © Patrice Morel (juin 2019) Le "voyage" commence dans le hameau de Hobbits ! © Patrice Morel (juin 2019)
Ce ruban sans asphalte, ce layon initiatique, débute étroit, petit, tout petit, dans un hameau de petites maisons, aux petites portes et petites lucarnes : un village de hobbits quoi, un ancien bled pierreux et lauzé, bien gaulois, bien gaulé, de pêcheurs et de paysans bretons.
Une mini sente qui serpente lentement et descend vers le sable large, l’océan géant.
On y croise des papillons, des bourdons, des criquets, des mouettes et des merles, on y foule une herbe fournie, les odeurs sont sauvages et suaves, de chevrefeuille et d’ajonc, de bruyère vagabonde, cendrée, mauve, rose ou or, et d’immortelles dorées au goût de miel, les orchidées solitaires dressent leur bulbe fier et violet, l’armérie maritime tapisse de parme les bords de falaises, et des milliers de tiges à duvet soyeux dont je ne parviens pas à trouver le nom, penchent en choeur sur la dune comme un ballet russe, ensemble huilé, léger, aérien, sans faux-pas, je les appellerai donc mes ballerines du Bolchoï, en souvenir !
Mes ballerines du Bolchoï © Patrice Morel (juin 2019) Mes ballerines du Bolchoï © Patrice Morel (juin 2019)

Voilà, telle est ma philo de base, mon ivresse cérébrale, ma fée verte et bleue : un parcours éthylique qui débouche et délire immanquablement sur l’horizon indistinct, où ciel et mer s’embrassent, et qui a le mérite de ramener celui qui l’emprunte à l’infinie modestie, à l’infiniment petit, à l’infini lui-même. Quand je débouche sur l’anse bleue de ce bout du monde j’ai l’impression de fondre et de fendre l’armure, de me fondre, d’appartenir à autre chose qu’à la simple planète où nous posons tous nos pieds nickelés.
Plonger ensuite dans l’amniotique baignoire et ouvrir les yeux vers la lumière supérieure ne dépend que de soi. Les bains de midi sauvent ma vie. L’Atlantique mère m’expédie en jeunesse perpétuelle, en irresponsabilité éternelle, en immersion de jouvence, bien au-delà même du temps béni de l’été 69 !
 © Patrice Morel (juin 2019) © Patrice Morel (juin 2019)
Débouché sur Paradis © Patrice Morel (juin 2019) Débouché sur Paradis © Patrice Morel (juin 2019)
Plage de Kersiguenou et Goulien © Patrice Morel (juin 2019) Plage de Kersiguenou et Goulien © Patrice Morel (juin 2019)

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