Chemin du 25 novembre 2025
Sur la voie du tram …
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C’est une ancienne ligne abandonnée. Parce que vous savez, dans le temps, il y avait le tramway et le train en montagne, partout : dans le Massif Central, en Ardèche, dans les Cévennes, au coeur des Alpes… Le tram dont je parle venait de Grenoble, tout en bas et grimpait jusqu’au plateau, tout en haut. Après bien des épingles et des virages, il arrivait à 1000 mètres d’altitude, un peu essoufflé, et finissait sa course par une longue ligne droite de cinq à six kilomètres, entre Lans-en-Vercors et Villard-de-Lans.
Aujourd’hui, le tramway du Vercors n’est plus qu’un souvenir lointain, motif nostalgique de cartes postales couleur sépia. Les rails ont disparu après la guerre, et ce transport public génial a été rejeté au profit du tourisme en autocars et de la bagnole individuelle. L’intelligence française ! Là où les Suisses ont su conserver intact leur réseau montagnard de voies ferrées.
Bref, ici, le p’tit train dans la montagne, c’est bien fini !
Mais grâce à un sursaut intellectuel inespéré, la voie du tram est devenue dernièrement, une « voie verte » pour piétons et cyclistes, familles et sportifs.
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C’est un endroit où j’adore marcher. Pourtant le parcours est quasi rectiligne. Mais le paysage alentour, les montagnes en découpe céleste, les forêts sombres et la vaste prairie humide, calment toute angoisse. J’avance droit, ferme, obstiné, au rythme de ce que j’écoute.
Quoi ? Comment ? Répétez !
Eh oui, j’ai le casque sur les oreilles !
Sacrilège dira le randonneur d’altitude. Peut-être, mais l’habitude du lieu et la routine de l’entretien physique autorisent cet écart : musique, politique, histoire de France, Springsteen, Elvis, Ruffin, De Gaulle, Pétain, tout y passe… C’est une goinfrerie de podcasts, une orgie radiophonique, un banquet cérébral, un festin en bluetooth, véritable gueuleton sur bande FM et grande table festive avec vue directe sur les sommets et les pâturages !
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L’exercice est devenu rituel. Chaque fois j’entre dans ce tableau romantique, magnifique et changeant au fil des saisons, avec une envie puissante d’instruction, de savoir, de découvertes personnelles. D’où le casque, avec réduction de bruit et les émissions en replay dont je me délecte tel un gamin se jetant sur un choux chantilly !
Il y avait jadis à la télévision, la RTF publique, dans les années 60, un jeu baptisé « la tête et les jambes ». Perso, je refais le match ! C’est ma pratique quotidienne : les neurones ingurgitent et les guiboles avalent les kilomètres.
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Sur France Inter Charles Pépin, philosophe à notre portée, pourrait probablement et parfaitement expliquer cette avidité du cerveau, chez un retraité qui voit le temps de vie s’amenuiser. Mais je ne me pose pas ce genre de question profonde. La philo ? J’ai eu 5 au Bac et un vieux prof qui s’endormait, se tassait en parlant ! Alors, sous le soleil de Platon, et sur la voie du tram, je préfère les leçons intelligibles de Charles, ou alors les cours d’Histoire lumineux de Philippe Collin, de Stéphanie Duncan, de Jean Lebrun et Xavier Mauduit. Je carbure aussi aux dossiers nature de Mathieu Vidard, aux biographies rock de Michka Assayas, à l’Open Jazz d’Alex Duthil, et au Banzzaï embrasé de Nathalie Piolé. Les pépites ? J’en ramasse un max au fil du chemin ! Je m’enrichis avec les bios longuement feuilletonnées des « Grandes Traversées » : Churchill, Staline, Marx, Elizabeth II, Al Capone, Christophe Collomb, Coco Chanel, Marguerite Yourcenar… Je fais fortune avec les « Nuits de France Culture », trésors sortis du passé qui me replongent dans la deuxième partie du XXème siècle, comme en direct : total retour vers le futur, en compagnie de grands personnages disparus.
Toutes ces émissions, tous ces bonheurs sont produits par le service public et c’est une immense fierté française.
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Ainsi, j’ai pu revivre avec émotion, dans « le Cours de l’histoire », les journées surchauffées de mai 68, événements que j’avais écoutés en douce, à l’époque, sur un mini poste « transistor », dans le dortoir de mon lycée à Chambéry. Ce fameux printemps où le service public avait été muselé momentanément par De Gaulle mais jamais remis en question. Car sous le Grand Charles, puis sous Pompidou, Giscard, Tonton et les autres, personne n’a jamais voulu privatiser la grande maison ronde. Aujourd’hui l’extrême droite veut s’y coller ? C’est une honte !
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Je marche . J’avance. J’écoute. Au bout de la voie éclairée du tram j’aperçois « le Bois Noir », comme une allégorie sur la fin de vie : mini-forêt sombre abritant quelques chalets dans l’ombre. C’est mon travers de capricorne, un petit penchant vers le moins bien. Je m’interroge : est-ce utile de se cultiver après 70 balais ? Ne vaudrait-il pas mieux jouir sans entrave de la vie présente ?
Un conscrit à moi, né fin 1951 lui aussi, chante : « je marche seul, j'm'enfuis, j’oublie, je m'offre une parenthèse, un sursis…. »
Et si c’était cela la réponse : l’oubli dans la culture, le sursis dans la nature. Vive le service public !
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