Road movie en Dauphiné

A l'heure où l'on parle de rouler à 110 km/h sur les autoroutes, où la vitesse au volant est devenue un brin ringarde, je me rappelle un fait divers passé inaperçu. Et pour cause il me concerne directement et il n'a eu que quelques rares témoins. C'était il y a un demi siècle pile poil : une autre époque.

Chemin du 27 juin 2020

Road movie en Dauphiné ...

Renault Auto Losange ! © Patrice Morel Renault Auto Losange ! © Patrice Morel

C’était le 27 juin 1970, et pour moi c’était hier. Même si cela fait tout juste 50 ans au moment où j’écris ces lignes.

Un samedi déjà. Jour de fiesta à l’orée des vacances scolaires mais aussi jour charnière de toute une vie car ces quelques heures sans pareil restent les plus chanceuses de mon existence.

Chaque année j’arrose cette date. C’est obligatoire !

Imaginez le truc : un soleil de plomb, une chaleur étouffante, pas de vent, un repas entre copains à la maison, gueuleton derrière les volets clos, une bouffe de potes pour fêter les victoires du Brésil, qui s’enchaînent, en coupe du monde de foot au Mexique.

Nous avons tous entre 17 et 19 ans. Les parents sont absents. Et c’est couscous Garbit pour tout le monde, « bon comme là-bas dis », avec les boulettes de viande aux hormones, l’harissa qui déchire, et le gros rouge qui tâche, à volonté, de l’ordinaire en bouteilles d’un litre, avec les étoiles en relief sur le goulot, le pinard de l’ouvrier, je me souviens même de la marque, un Rahma , 12,5 degrés.

Le repas s’achève dans l’euphorie générale, samba et chants de Rio, Led Zep, Creedence Clearwater et Rolling Stones, ivresse, jeunesse, le Hellfest avant l’heure, nous sommes tous des James Dean, des Bob Dylan, nous sommes tous cuits comme des raves !

Débarque alors mon oncle, le tonton Roger, grand gaillard, épaules larges et coupe en brosse. Il est content de nous voir heureux. Il nous offre des cigares balèzes pour mettre un point final au banquet. La fumée des Havanes achève de brouiller les cerveaux, mais quand même, une idée lumineuse me traverse l’esprit : «les mecs on va aller voir les lyonnaises en vacances dans le secteur ! »

Je pique les clefs de contact de la 4L camionnette toute neuve du paternel, et c’est dans ce carrosse utilitaire que nous partons jouer les princes charmants.

Ils sont trois à me suivre : un à la place du mort, les deux autres derrière, avec les caisses à outils, bref, dans la bétaillère.

C’est la fureur de vivre. La Route de Salina. Easy Rider. Pierrot le Fou. Paris Texas ....

Evidemment, le scénario s’apparente plutôt à un road movie pour Pieds Nickelés.

Je n’ai pas encore le permis de conduire. Tout juste 18 ans. Et au moins 3 grammes dans le sang.

J’entends déjà les "pères la morale" monter sur leurs grands chevaux... Ils ont raison aujourd’hui. Mais à l’époque toutes les conneries étaient bonnes à honorer. C’est un peu comme vouloir déboulonner les statues sans connaitre le contexte de leur érection.

En parlant d’érection, les filles ne sont pas au rendez-vous : personne !

Et c’est sur le chemin du retour, en rase campagne que nous réussissons la plus belle cabriole automobile du siècle finissant. Un tonneau éblouissant, au sortir d’une légère bosse, départ sur le pneu avant gauche, montée au ciel et réception sur les quatre roues, impeccable, sauf que la 4 L ressemble au final à un losange. Vous me direz «logique , c’est une Renault ! »

Imaginez le chantier ! Je suis encore au volant, de la terre plein les mirettes, mon frangin est éjecté dans la verdure, et les deux copains un peu secoués s’extirpent du coffre arrière pour fuir le désastre en courant.

En y regardant de plus près, nous venons de réussir un exploit authentique. Dans ce coin de l’Isère le maïs pousse à deux mètres de haut. Une partie du champ est aplatie, là où la voiture a pris son appui. Le véhicule a ensuite survolé les tiges de céréales dans une sorte de Fosbury élégant, le maïs n’a pas bronché, droit comme un «i», et la fourgonnette est enfin retombée dignement sur ses roues quelques mètres plus avant, écrasant à nouveau une portion de culture.

Je ne suis pas certain que les cascadeurs de Rémy Julienne à l’époque pouvaient faire beaucoup mieux.

Bref, le véhicule roule encore, je récupère les ressources humaines en débandade, et rentre me poser cinq kilomètres plus loin, au milieu de la cour familiale : pas de témoins, pas de gendarmes, pas de victime, pas une égratignure, pas de permis, pas d’assurance, pas d’intelligence, un vrai, un incontestable miracle !

D'après ce que l'on m'a dit ensuite, la maman catastrophée a fait venir le toubib. Rien à signaler. Le papa au bord de l’apoplexie a fait venir le garagiste. Rien à récupérer ! Ils ont quand même ouvert le Champagne entre eux pendant que je cuvais dans ma piaule.

Un miracle vous dis-je, un coup de pot, un prodige, un mystère, un chef d’oeuvre, mieux qu’à Lourdes !

J’ai bossé deux étés à l’usine pour payer la casse. Puis j’ai réussi le permis. Normal, j’avais l’expérience. Et je n’ai plus eu d’accident.

Tonton Roger était élu dans la petite commune où s’est produit le tonneau diabolique. Lors de la réunion du conseil municipal qui a suivi il a entendu le maire s’égosiller : « j’aimerais bien savoir qui sont les connards qui ont bousillé mon maïs la semaine dernière, et à qui appartiennent les outils qu’ils ont oubliés dans mon champ » !

L’oncle aux cigares a fait canard.

La fureur de vivre :) © Patrice Morel (27 juin 1970) La fureur de vivre :) © Patrice Morel (27 juin 1970)

 

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