Que de têtes dans les nuages !

C'est une hécatombe ! En trois mois, nous venons de voir disparaître tant de personnages aimés. Ils sont là-haut, et organisent un festival, peut-être ....

Chemin du 29 mai 2020

Que de têtes dans les nuages !

Ciel funèbre en Bretagne © Patrice Morel Ciel funèbre en Bretagne © Patrice Morel

Climatiquement ce printemps rayonne. Chaleur et fièvre. Azur assurément. Mais moralement, le ciel est couvert, lourd de menaces, proche de l’orage. La rage afflue, le désespoir affleure : tant de nos références, tant de nos préférences lâchent la rampe et nous abandonnent ! Guy Bedos, Jean-Loup Dabadie, Michel Piccoli, Christophe, Claire Brétecher, Cécile Rol Tanguy, Henri Weber, Jean Daniel, Albert Uderzo, Manu Dibango, Moon Martin, Lucky Peterson, Little Richard, Robert Herbin, Michel Hidalgo, Stirling Moss...

Orphelins comptez-vous !

Contemplation © Patrice Morel Contemplation © Patrice Morel

Tous ces talents cumulés, tous ces virtuoses rassemblés dans la nuée, tous ces géants agglutinés en trois mois seulement, attroupés, associés, amassés dans de bourgeonnants cumulus au-dessus de nos cerveaux désemparés ...

Que se passe-t-il ?

Je repense de suite à l’oiseau de mauvaise augure, ce petit chauve voûté et barbichu, à longue tunique blanche, frappant le gong tout en marchant, ce personnage qui m’intriguait et m’angoissait quand je lisais Tintin. Il lançait l’anathème : «je suis Philippulus le prophète, et je vous annonce que des jours de terreur vont venir ! Tout le monde va périr ! Et les survivants mourront de faim et de froid. Et ils auront la peste, la rougeole et le choléra ! C’est le châtiment, faites pénitence, la fin des temps est venue ! » .

Celui-là, franchement, il n’était pas cool. On ne le prenait pas au sérieux. Tintin le rembarrait. Mais quand même, il avait un côté malfaisant qui inquiétait. Or, ce début d’année 2020 file les chocottes et prête aux interprétations multiples.

Hameau de Kersiguénou et ciel breton © Patrice Morel Hameau de Kersiguénou et ciel breton © Patrice Morel

Allongé dans la prairie au milieu des fleurs de montagne, regardant les nuages en formes mouvantes, j’imagine la présence pesante de tous ces poètes évaporés en moins de 90 jours. Et sur le sable d’Iroise, cet été, le nombril tourné vers les UV, il en sera de même : les vapeurs et les troubles célestes, toujours impressionnants à l’Ouest, les cirrus, les nimbus, les stratus et cumulonimbus, rimeront forcément avec l’annonciateur maudit, ce damné Philippulus .

Car oui, ce sont bien des bardes, des troubadours, des trublions qui nous quittent en masse, et avec eux du baume et de la beauté qui s’en vont. Comme ça, d’un bloc, sans prévenir. Qu’ils aient été chanteurs, acteurs, dessinateurs, humoristes, scénaristes, journalistes, résistants, sportifs, ils avaient tous le lyrisme au coeur, ils aimaient le grand et beau jeu, la franche ouvrage, la dérision, ils s’opposaient à la facilité et à la bêtise.

"Le châtiment est venu ..." © Patrice Morel "Le châtiment est venu ..." © Patrice Morel

Ce cercle des trouvères, et des trouveurs disparus nous ramène à notre propre parcours, à nos chemins de vie jalonnés grâce à eux de moments puissants et éternels, d’éclats de rire, de flots de larmes, d’envies de révolte et de libertés : Bedos alias Janot qui emballe sévère dans un slow chiennement baveux ; la drague juvénile, chagrin d’amour et d’Aline, sur un air de Christophe ; une bulle Agrippine signée Brétecher ; un slogan Ho Chi Minh de l’enragé Weber ; le blues profond de Lucky Peterson un soir sur le port de Vannes ; le saxo de Dibango dans la boîte de Jazz, à Vienne ; le sourire radieux de Jean Loup Dabadie, amateur de rugby et du FC Grenoble, croisé souvent dans les tribunes du stade Lesdiguières ; une poignée de main chaleureuse de Michel Hidalgo au vieux vélodrome Charles Berty ; le bonjour un peu las de Michel Piccoli déjà fatigué, attablé dans les bois de Malaterre chez Lydia, aubergiste et sorcière ; le sourire énigmatique du sphinx Herbin dans un couloir de Geoffroy-Guichard ; et bien-sûr le cortège de toutes les résistantes derrière Cécile Rol Tanguy, un Tutti Frutti de Little Richard dans un vieux bistrot, sur un vieux juke-box, trois victoires en noir et blanc de Stirling Moss à Monaco, les éditos fouillés et tranchés de Jean Daniel, la potion magique d’Uderzo... Autant de bad-news comme les chantait Moon Martin : https://www.youtube.com/watch?v=TBVlB7CuXT0

Ecrasement © Patrice Morel Ecrasement © Patrice Morel

Décidément, il y a trop de nuages dans cette primavera covidienne, trop d’envols imprévus, d’ascensions inattendues, de disparitions incongrues. Que faire, sinon s’en remettre à d’autres poètes envolés, que faire sinon tenter de rejoindre en pensées les fantômes étoilés ...

«Derrière les ennuis et les vastes chagrins 


Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,

Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse


S'élancer vers les champs lumineux et sereins ... »

Baudelaire (Elévation)

Là-haut, peut-être ... © Patrice Morel Là-haut, peut-être ... © Patrice Morel

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