Septembre blanc

Un petit coup de blanc, de bon matin ? Pas de refus mais c'est un peu tôt ! En montagne le dérèglement climatique s'accentue. Les glaciers fondent, les parois s'écroulent, mais la neige n'a pas dit son dernier mot. Une tombée fin septembre, et le troupeau s'affole...

Chemin du 28 septembre 2020

Septembre blanc

Garçon, un petit coup d'blanc ! © Patrice Morel (26 septembre 2020) Garçon, un petit coup d'blanc ! © Patrice Morel (26 septembre 2020)

Mettons-nous un instant à la place des brebis ou des vaches qui paissent peinardes, décontractées de la mamelle, en prairie montagnarde fin septembre. La bête est zen. L’herbe est saine. Et ce régime végétarien d’altitude doit en principe durer un bon mois encore.

Oui mais...

Ou plutôt oui mêêêh s’exclame l’ovin sidéré au petit matin du 26 septembre ...

Oui meuh entonne le bovin consterné dans l’aube du même jour...

Oui merde, s’exclame le berger atterré au saut du lit dans sa cabane isolée des hauts plateaux.

De fait, et de visu, la fête est finie !

Là où toute l’étendue alpine devrait afficher le grand vert, proposer un gazon gaillard, offrir un green regain à déguster tendrement, nos mammifères herbivores ne voient plus que du blanc. Le pâtre, lui, est blême. Pâle. Livide. Interdit. Il n’y a vu que du feu : il n’a pas senti venir ce coup de moins bien, cette avanie céleste qui se traduit en grand froid, en effroi, en crise de foi climatique.

Vachement tôt cette année,non ? © Patrice Morel (26 septembre 2020) Vachement tôt cette année,non ? © Patrice Morel (26 septembre 2020)

Les temps changent comme dirait Dylan, la planète se réchauffe, et les saisons basculent, la logique prend un coup de sabot vachard, les flocons perdent la boule, ils déboulent début vendémiaire, c’est une révolution !

Nul doute à présent que Râ sévira et apposera son sceau sur Noël, que l’on fera griller les saucisses en terrasse au jour de l’an, que Guignol et Gnafron boufferont les bugnes lyonnaises en slip pour Mardi gras et que les Chasseurs Alpins skieront sur les Champs Elysées le 14 juillet prochain.

En attendant, le bétail est dans la mouise, la bouse est sous la poudre, le troupeau au trente-sixième dessous, et le cow-boy sous les projecteurs : je l’ai vu dans le 20 heures hier soir, en Savoie, au col du Glandon, désemparé ; il demandait que l’on monte du foin depuis la vallée pour éviter la grande famine du chepel. Comme si c’était facile de rameuter les longs et lourds camions de ravito dans les lacets serrés et verticaux de ce col ingrat ! Le Glandon c’est de la haute montagne, et «ça a posé sévère » pour utiliser le jargon local, entendez une bonne couche, cinquante centimètres pas moins. Il a donc fallu déneiger le bitume avant que les 6000 bêtes bloquées puissent prétendre ingérer un début de casse-croûte.

Le gratte-cul ou églantier sauvage ne craint pas l'hiver, même précoce © Patrice Morel (26 septembre 2020) Le gratte-cul ou églantier sauvage ne craint pas l'hiver, même précoce © Patrice Morel (26 septembre 2020)

Un instant j’ai pensé aux treize millions de cochons bretons, élevés en batterie, à l’intérieur des hangars, les uns contre les autres, bien au chaud en quelque sorte, et je me suis dit : ils vont se marrer, pour une fois, en regardant le canard de Jean-Pierre Pernault ! Mais je me suis vite ravisé car une vie de porc en Bretagne c’est vachement inhumain, et je crois qu’il vaut mieux se geler les tétines quelques jours à 2000 mètres tout là-haut, plutôt que de subir le ghetto barbare et implacable, à l’extrême Ouest, tout en bas.

Malheur des uns et bonheur ses autres © Patrice Morel (26 septembre 2020) Malheur des uns et bonheur ses autres © Patrice Morel (26 septembre 2020)

Chez moi, côté altimètre, on se situe dans l'entre-deux  : 1050 exactement. Depuis le pré voisin les bêtes à cornes me regardent un brin bêtement : il y a du blanc, certes, cela peut interloquer le bestiau et l'interroger, mais il reste pas mal de vert, donc pas de quoi fouetter un chat. On se bouge, on se meut, à pas lourds, on se réchauffe le sabot, on mastique, on rumine, on meugle, on dodeline du chef, bref on fait avec .

«Une vache qui mâche ...» vous connaissez la chanson.

Il n’en demeure pas moins que cet épisode hivernal précédant l’été indien affole un peu plus nos boussoles numériques ainsi que nos certitudes pratiques héritées d’une paysannerie séculaire. Bientôt nous reviendrons avec sérieux à l'antique crédo gaulois, et finirons par croire que le ciel nous tombera sur la tête . Cela ne manque pas de celte !

Baies des anges © Patrice Morel (26 septembre 2020) Baies des anges © Patrice Morel (26 septembre 2020)

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