Jet d'ancre

Noir c’est noir ! Tout est black : le friday, le keuf, le block, le climat social, le climat tout court. Par bonheur j’ai jeté l’ancre en un lieu ou même l’obscur est percé de lumière, ça calme !

Chemin du 29 novembre 2019,

Jet d’ancre ...

Waterman © Patrice Morel (novembre 2019) Waterman © Patrice Morel (novembre 2019)

Il y a quelques années, j’ai balancé le grappin par-dessus bord. La colère me consumait sur le bateau ivre de France Télévisions, la déprime me guettait dans mon job à la dérive, la routine asphyxiait ma passion de saltimbanque.

D’artisan du verbe et de traducteur de vie, je devenais bonimenteur d’actualité, jacasseur de faits divers et sportifs.  Je ne trouvais plus le goût de la découverte et le plaisir de raconter la vie des autres. Il fallait aller vite, toujours plus vite, tendre un micro et partir, ne plus prendre le temps de voir et d’entendre. Il fallait parfois faire, ou fabriquer, de l’image avec un smartphone, et liquider deux phrases sur internet pour expliquer l’inexplicable.

Bref, j’allais devenir violent et probablement péter les plombs, moi qui justement, à mes débuts, avais bien connu le plomb, celui de la presse écrite, des lettres qui tombent, qui fument, qui s’alignent, et l’odeur prenante de l’encre en prime : époque chaleureuse, du travail collectif léché, des professions mêlées et complémentaires, des heures sans compter et des pauses sacrées au troquet du quartier !

Black bloc sur la grève © Patrice Morel (novembre 2019) Black bloc sur la grève © Patrice Morel (novembre 2019)

Alors oui, j’ai jeté la ferraille par-dessus bord et j’ai pris racine dans une lande à bruyère en limite de mer, avec vue sur Sein, Ar Men, la Vieille et Tevennec.  Le soir, ces quatre phares balaient mon horizon. Ils éclairent à séquences régulières mon humeur parfois bougonne et revancharde.

Il faut dire que la tempête gronde. La grève est proche, non seulement celle, en coquille dorée, que j’aperçois au bas du hameau, tout en tapant ces lignes, mais surtout l’autre, en quinconce et chicanes, qui nous est promise le 5 décembre de cette année 2019. Reconductible, hargneuse, comme le flux enragé dont je respire les embruns ces jours, sur le sable remué, déplacé, brassé par l’Iroise blanche et tempêtueuse.

Colère blanche © Patrice Morel (novembre 2019) Colère blanche © Patrice Morel (novembre 2019)

Nous sommes plongés dans une période sombre, peuplée d’ombres, celles de ces couchés du pavé, les SDF bien sûr, mais aussi les abattus du LBD,  bavant leur sang sur le bitume, ou encore les sans-frontières et les sans-papiers s’entassant sur l’asphalte suintante des cités somptueuses.

Quand j’arrive en ville, comme chantait une autre victime des hélicos, je ne vois que cette misère qui augmente, ce malheur sur goudron et sous cartons, ces naufragés de la consommation qu’un mec en costard avait promis de loger avant d’avaler ses engagements. Président bien chiche, président des riches !   

Donc oui, jeter l’ancre au bout du monde permet l’évasion à tout instant.

Il y a du rififi à Radio France, France Info et France Télé ? Allez, je file écouter les goélands bretons à la pointe de Pen Hir.

Il y a Bruno Lemaire qui jouit de voir les Français acheter de la FDJ et spéculer sur les désespérés du jeu ? Allez, je prends le sac à dos, un bon jack London et vais me poser sous le menhir de Lostmarc’h !

Il y a le préfet Lallement qui cogne à tout va, et se prend pour le nouveau Papon ? Allez ouste, je fuis sa figure sèche d’insatisfait chronique et pars me régaler d’une galette au miel chez Mémé Germaine, juste au-dessus des vagues :))

La marée est en noir © Patrice Morel (novembre 2019) La marée est en noir © Patrice Morel (novembre 2019)

Tiens, j’écoutais Kersauzon l’autre soir à la télévision, et je le voyais dans ses vieilles fringues sans formes, avec ses cheveux sans plis et sa face sans illusion sur un plateau lumineux, au milieu de gens bien nés et bien mis. Il était là pour parler de son dernier livre.  On le sentait étroit, contrarié, et mal dans sa peau. Le rôle de camelot ne convient pas trop à ce matelot éternel. D’ailleurs il l’avouait franchement, avec un léger sourire en coin : il faut bien vivre !

Je me sens voisin de ce type bourru et sans manières. Et même si je n’ai pas navigué sur les océans du monde, ni enduré le millième de ses douleurs, de ses peurs et vécu ses ivresses et grands bonheurs, je suis totalement d’accord avec lui quand il écrit :  «en mer je retrouve ma langue maternelle : le silence».

Oceano Nox © Patrice Morel (novembre 2019) Oceano Nox © Patrice Morel (novembre 2019)

Est-ce donc égoïste que d’aller chercher cet isolement marin ? Est-ce fuir le juste combat social que d’éloigner les rumeurs du monde et les peurs sauvages ? Faut-il d’ailleurs parler du silence en mer ou du silence en la mère ? L’Amiral évoque les deux à la fois comme si à l’orée du grand passage il remontait au ventre initial.

Il me revient aussi que «Le silence de la mer» est le titre d’un livre résistant écrit par Vercors aux éditions clandestine de Minuit en 1942. Lumière dans l’obscur, encore et toujours.

Il faut, je crois, savoir et pouvoir s’enchaîner aux fonds marins, retenir ses fureurs noires et ouvrir ses poumons à l’iode rare, quand on a trop longtemps fait couler l’encre : en quelque sorte je suis devenu un water-man !

Anthracite © Patrice Morel (novembre 2019) Anthracite © Patrice Morel (novembre 2019)

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