L'enquête corse

On apprend beaucoup de choses dans les quotidiens régionaux. De quoi réviser mes clichés sur les sangliers et l'indépendance de l'île de beauté, par exemple ...

Chemin du 22 mai 2019

L’enquête Corse

Cimetière à Sartène © Patrice Morel (mai 2019) Cimetière à Sartène © Patrice Morel (mai 2019)

 A l’extrémité Ouest du pays je lis Le Télégramme de Brest. A la pointe sud j’ouvre Corse Matin. Voyager en France sans parcourir les quotidiens régionaux serait pour moi comme déguster une tranche de coppa sans boire un généreux Patrimonio rouge.
Les pages de nos journaux régionaux sont un miroir. Elles déroulent la vie simple ou extraordinaire de toutes nos communes. On y découvre également des articles très argumentés capables d’ éclairer puissamment notre vision des contrées traversées.
Avant-hier par exemple, «Luni u 20 di maghju di u 2019», dans le numéro 25978 de Corse Matin, j’ai eu la réponse à deux de mes interrogations de «pinzutu» .
En effet, parcourant les routes du maquis entre Ajaccio, Propriano et Sartène je m’étonnais de voir très peu de cochons en liberté alors que j’avais pu en compter des dizaines sur ces chaussées étroites et sinueuses de l’île au début des années 2000. La réponse est venue page 3 dans un «papier» traitant des aides européennes aux agriculteurs corses : en raison de la peste porcine africaine qui progresse en Europe, les éleveurs doivent empêcher tout contact entre leurs porcs et la faune sauvage, et donc poser des centaines de mètres de clôture... Ainsi, depuis cinq jours, n’ai-je vu devant ma mobile auto qu’une femelle noiraude et ses trois petits à la queu-leu-leu !

Maison isolée au coeur du maquis à Serra Di Ferro © Patrice Morel (mai 2019) Maison isolée au coeur du maquis à Serra Di Ferro © Patrice Morel (mai 2019)

Mon autre interrogation est plus fondamentale : pourquoi cette impression sourde et désagréable de n’être pas tout à fait en France, ici, sur l’île de beauté ? Pourquoi ce sentiment étrange flottant dans l’air odorant de la garrigue, ce je ne sais quoi d’irréductible et d’inquiétant caché derrière ces paysages sévères et leur imposante splendeur ?
Si vous pénétrez la montagne profondément, si vous gravissez longuement ces pentes insoumises, si vous progressez vers les villages farouches et hauts perchés, alors vous sentez une forme de colère permanente vous assiéger.
Sur le bord du chemin, les panneaux de signalisation font toujours de la dentelle ! Plombés par la chevrotine, aérés, ajourés, criblés, fusillés, ils témoignent d’une hostilité récurrente à l’égard de la verticalité administrative française.
Si vous roulez en tentant d’apprécier le spectacle ou en évitant prudemment les pièges du bitume, en essayant de domestiquer les milliers de virages et les nids de poules, un conducteur immatriculé 2A ou 2B vous collera forcément au train et vous fera sentir qu’ici on doit aller à son rythme, ou bien se garer.
Alors vous essayez de comprendre, et vous vous dites que cette forme de rébellion a des racines profondes, qu’elle dépasse la simple réaction épidermique, qu’elle remonte inconsciemment à des temps lointains.
Entrée du port à Propriano © Patrice Morel (mai 2019) Entrée du port à Propriano © Patrice Morel (mai 2019)

La réponse, je l’ai trouvée partiellement en page 10 du journal dans un article évoquant «le père de la Patrie» corse, Pasquale Paoli. Ce général vaillant puis dirigeant éclairé, n’est que trop rarement évoqué dans les autres départements français comme s’il n’appartenait pas à notre passé commun. On lui préfère évidemment Bonaparte annonçant Napoléon.
J’ai donc voulu en savoir plus sur le personnage. En quelques clics je suis remonté à l’indépendance de l’île, qu’il décrocha de haute lutte, et qui dura quatorze ans, de 1755 à 1769. Paquale Paoli affronta d’abord les Génois pour gagner cette indépendance, et il la perdit ensuite contre les Français. Mais ce type était un grand bonhomme : sa Constitution pour la Corse fut la première au monde à donner le droit de vote aux femmes. Paoli créa un parlement (en fait une diète aux pouvoirs limités), mais aussi une université, une imprimerie nationale, une marine de guerre, il fit battre la monnaie, et interdit la vendetta. Bref, quand on lit cela, on se dit que deux siècles et demi plus tard, ce qui est peu au regard de l’Histoire, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une population insulaire, où d’ailleurs la femme est un pivot familial comme en Italie, ne digère toujours pas cette éphémère liberté écrasée par les troupes de Louis XV.
Ma modeste enquête corse momentanément bouclée je roulerai donc de manière très compréhensive dans le maquis. Et j’incite les voyageurs que vous êtes probablement, à parcourir les pages du journal local. On y découvre matière chaque jour à être un peu plus instruit.
Plage de Roccapina en Corse du sud © Patrice Morel (mai 2019) Plage de Roccapina en Corse du sud © Patrice Morel (mai 2019)

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