L'île orageuse

Je suis toujours allé en Corse au printemps. Saison orageuse souvent ! Chaque fois, là où je mettais les pieds, il y avait un attentat ou un règlement de compte. Je me croyais marqué par le destin, mais non, cela fait partie de la routine insulaire ...

Chemin du 29 mai 2019

Nuages sur la plage de Cupabia © Patrice Morel (mai 2019) Nuages sur la plage de Cupabia © Patrice Morel (mai 2019)
L’île orageuse

Nuages bas, sombre climat, vent frais, je suis refait ! Ce mois de mai en Corse sent la poudre... d’escampette.
La poudre noire aussi : il y a quelques jours un type de 27 ans s’est fait dessouder pas loin du lieu où je vadrouillais, à Porticcio, banlieue touristique et bétonnée d’Ajaccio, royaume des restaurants de plage, des paillottes, et des villas truffant les collines, paradis aussi de l’argent blanchi. Son 4x4 blindé n’a pas résisté à un tir d’arme de guerre, calibre 12.7, munition de mitrailleuse lourde !
Même quand le ciel est bleu, le tonnerre gronde sur l’île de beauté. Il faudrait la baptiser l’île de brutalité tant la violence s’y exprime et s’y banalise. Ce meurtre est le sixième perpétré en Corse depuis le début de l’année. Et une dizaine de plasticages ou d’incendies volontaires ont été recensés dans le même temps. La routine !
Si je choisis parfois comme destination dépaysante la terre de Tino et de Napo, c’est pour y sentir le sud, les odeurs du maquis, pour y admirer les montagnes tombant dans la mer, pour déguster de la charcuterie, la vraie, celle des éleveurs de l’intérieur, avec si possible un vin bio, évidemment corsé.

Orage sur Propriano © Patrice Morel (mai 2019) Orage sur Propriano © Patrice Morel (mai 2019)

J’y viens en famille, au printemps, au moment de Pâques ou à l’Ascension. La température de l’eau y est déjà correcte, les plages sont désertes, et pour un habitué des 18 degrés de l’océan estival breton, nager dans la bleue du Valinco ou de Bonifaccio est un régal en avril-mai.
Attention, je ne suis pas un fidèle de la Corse (moins d’une dizaine de séjours) et je ne prétends pas connaître le pays. En revanche, chacune de mes venues ici a coïncidé avec un attentat et des règlements de compte quasiment sous mes yeux. Cela aussi s’appelle sentir le sud !
La première fois à Propriano : incendie d’un complexe touristique au bord de l’eau, ça fumait encore. Ensuite à Sainte-Lucie de Porto-Vecchio : bombe devant la mairie et une école, j’ai entendu l’explosion. Puis à Cargèse : déploiement de forces pour traquer Colonna. Et il y a onze ans, le pompon ! Je vais faire mes courses à Porto-Vecchio, peu avant midi ; je suis arrêté par un attroupement de policiers, d’ambulanciers, d’experts scientifiques en combinaisons blanches, devant la concession Wolkswagen : un corps est à terre, recouvert d’un drap immaculé. Nous sommes le 23 avril 2008, le parrain du grand banditisme corse, Richard Casanova, chef de la «Brise de mer», organisation mafieuse bien connue, vient d’être flingué en montant dans sa voiture. Il a encore sept billets de 500 euros dans les mains lirai-je le lendemain dans Corse Matin.
Si j’étais passé là une demi-heure plus tôt je tenais mon scoop de journaliste, je pouvais presque raconter la scène voire prendre des photos, ou... une bastos !
23 avril 2008 le corps de Richard Casanova abattu à Porto-Vecchio © Corse Matin 23 avril 2008 le corps de Richard Casanova abattu à Porto-Vecchio © Corse Matin

Alors mardi dernier quand le jeune Nicolas Kedroff se fait shooter à la mitrailleuse sur la rocade de Porticcio, je me dis : «Coco, tu dois attirer la foudre, chaque fois que tu embarques sur Corsica Ferries ça sent le cramé près de tes pompes ! »
En fait, je viens de donner un coup d’oeil à Wikipédia ; depuis quarante ans, le nombre des attentats, des homicides, des «nuits bleues» en Corse dépasse de très loin le millier. Le taux de criminalité (plus de 30 meurtres ou tentatives de meurtres par an pour 300 000 habitants) est supérieur à celui de la Sicile, ou de Naples.

Bref, ce n’est pas moi qui suis un paratonnerre, je peux respirer !
Mais quand même, traverser la Méditerranée pour profiter de la chaleur de l’astre et pour finalement avoir chaud aux fesses est une décision qu’il va me falloir reconsidérer !

Ombre et lumière sur le Valinco © Patrice Morel (mai 2019) Ombre et lumière sur le Valinco © Patrice Morel (mai 2019)

 

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