Pr. Noureddine Aoussat : "Lettre aux amis de Bouteflika"

Bouteflika, briguant un autre quinquennat, mais pourquoi faire au juste ? A quoi va-t-il servir ce quatrième mandat ? Sincèrement, croyez-vous que Bouteflika peut réaliser en cinq ans, et qui plus est, avec un état de santé diminué, ce qu’il n’a pas réussi à faire en 15 ans ?

« Quelle image souhaitez-vous que l’histoire gardera de votre ami ? »

Pr. Noureddine Aoussat, 28 janvier 2014

Tout comme de nombreux algériens, d’emblée je tiens à vous dire combien je suis extrêmement inquiet par cet affligeant spectacle que vous et les autres décideurs au pouvoir donnez de l’Algérie. La risible et honteuse image, la dégradation socio-économique généralisée et le blocage politique auxquels vous avez mené le pays aujourd’hui sont tels, que même ses ennemis n’y auraient pas pu faire pire. 
Pourtant, comme si tout va pour le meilleur des mondes en Algérie, et comme si Bouteflika était en très bon état de santé, vous voici depuis des mois – sourds, aveugles mais gueulards- clamant toujours plus haut et plus fort votre soutien à sa prochaine candidature. Pourtant, à ce jour, et, depuis près d’un an déjà, Bouteflika n’a pas adressé un seul mot à la population. On a du mal à comprendre ce président étrangement silencieux, et ce black out autour de lui. 


Je m’adresse à vous plutôt qu’au président lui-même, car d’une part personne à part vous ne sait vraiment dans quel état physique il se trouve réellement ; et d’autre part, en tant que partisans, soutiens et amis de Bouteflika vous êtes censés agir dans son intérêt, en l’aidant à prendre les bonnes décisions. 


Maintenant que la date de l’élection présidentielle est fixée, et au-delà de toutes les prédictions, spéculations ou conjectures qu’on peut lire ici et là dans la presse nationale et les réseaux sociaux sur ce que le président s’apprête à faire réellement ; et en dépit même des appels des uns à une quatrième candidature, et des indécentes sollicitations du secrétaire général du FLN et d’autres partis et organisations, une question essentielle mérite pourtant d’être posée apriori : Bouteflika, briguant un autre quinquennat, mais pourquoi faire au juste ? A quoi va-t-il servir ce quatrième mandat ? Sincèrement, croyez-vous que Bouteflika peut réaliser en cinq ans, et qui plus est, avec un état de santé diminué, ce qu’il n’a pas réussi à faire en 15 ans ? 


Tous les observateurs en conviennent, le ciel comme la terre de l’Algérie, par la Grâce d’Allah, n’ont jamais été aussi généreux qu’ils ne le furent durant ces quinze dernières années : La pluviométrie a été plus que satisfaisante ; le pétrole jaillissant à flot des tréfonds de notre sol -et se vendant à un prix très élevé-, n’a jamais rapporté autant. Le président lui-même l’a solennellement déclaré dans un de ses discours : « de 2004 à 2014, l’Algérie aura dépensé plus de 500 milliards de dollars » Un chiffre colossal ! Depuis l’indépendance du pays, il y a 50 ans, aucun gouvernement n’a disposé d’autant d’argent, au point où le pouvoir ne sut plus quoi faire avec. 
Pourtant, le bilan socio-économique de ces années, messieurs les amis du président !, même les plus complaisants des analystes vous le confirmeront, il est très loin d’être à la hauteur de ce qu’il aurait dû être. A titre d’exemple, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance et avec les caisses de l’état débordant de cash, on pouvait espérer voir des réalisations grandioses et somptueuses qui honoreraient les sacrifices des martyrs et 50 ans de labeur. Chadli Bendjedid – en dépit de ce qu’on peut dire de sa gouvernance- a marqué le 20ème anniversaire, par l’édification du somptueux Maqam echahid, surplombant la majestueuse baie d’Alger. Et vous ! qu’avez-vous édifié ? Hélas, pas grand chose ! rien que des broutilles au regard des énormes moyens dont vous disposiez et des dépenses exorbitantes faites.


Ne vous méprenez pas toutefois, chers amis de Bouteflika ; ce n’est guère pour discuter de ces questions socio économiques, ni pour vous faire partager ces préoccupations, que je vous interpelle dans cette lettre. A quoi bon de le faire ? Vos soucis sont ailleurs et vos préoccupations sont toutes autres ! Votre unique leitmotiv est comment faire réélire, pour la quatrième fois pardi ! un homme malade et très affaibli. 
Souvenons-nous de 2012, au lieu et place d’un vrai bilan et d’un véritable état des lieux de notre pays, 50 ans après l’indépendance, lamentablement éludés, vous avez choisi la propagande. En effet, le pouvoir en place, cynique, indécent et manquant totalement de respect au peuple, clamait pendant toute une année et à coût de millions de dinars de publicité en tout genre : « mazal waqfin, mazal waqfin… ». « Nous sommes toujours debout » ! On ne sait plus s’il faut en rire, ou s’il faut pleurer quand on y pense. 


Bref. Au demeurant, très nombreux sont nos compatriotes algériens et algériennes nés à la veille de l’indépendance, ils ont entrepris de longues études, décroché des diplômes, servi leur cher pays -l’Algérie- et aujourd’hui ils et elles savourent –ou s’apprêtent à le faire- une retraite paisible : Des hauts-gradés de l’armée diplômés des écoles d’ingénieurs algériennes, des médecins, des docteurs en différentes spécialités, des hauts fonctionnaires, des enseignantes et des enseignants, et d’autres simples employés…, ils ont tous servi notre cher pays pendant ces cinquante dernières années et sont parti dans les honneurs et la dignité en passant le flambeau à leurs successeurs.
Ce n’est hélas pas le cas de Bouteflika et quelques uns de ses amis et autres hommes de sa génération. 50 ans après l’indépendance, vous êtes toujours-là, aux commandes ! Vous y tenez mordicus au pouvoir et vous ne voulez rien lâcher! Sans grandes études, -certains à peine lettrés-, sans grandes réalisations à votre palmarès, âgés et épuisés physiquement et largement dépassés par une géopolitique et une géo-économie mondiales profondément bouleversées, pourtant vous vous croyez toujours indispensables et irremplaçables! 


Chers amis et proches du président ! L’objet de ma lettre est beaucoup plus long que les 15 années de votre gouvernance. Ce que j’ai envie de vous dire, vous qui faites très attention à la réputation, de Si-Raïs, c’est : « quelle image souhaiteriez-vous que l’histoire gardera de Bouteflika ? » Ce n’est ni une question théorique, ni philosophique. C’est une question de bon sens et de dignité. 


Imaginez un instant votre ami Bouteflika, au lendemain de son discours de Sétif de juillet 2012 ; discours dans lequel il avait prononcé sa fameuse phrase « ehna tab ejnanna… » « Nous [Moi et ceux de ma génération], ça y est, notre temps est passé» (voulant dire nous avons accompli notre devoir et donné le fruit de notre labeur) « L’avenir est pour la jeunesse, qu’elle se prépare à prendre la relève… » disait-il. 

Imaginez qu’au lendemain de ce fameux discours, il aurait annoncé qu’il mettait fin à son mandat, qu’il était fatigué, qu’il aurait bien aimé continuer à servir l’Algérie, mais qu’il manquait de force pour le faire. Imaginez que dans la foulée de ce discours il avait annoncé des élections présidentielles anticipées, vraiment libres et sans influence du DRS et ses excroissances faiseurs de rois. 


Imaginez que, suite à une compétition électorale pluraliste -et sans doute avec un taux de participation jamais atteint- un nouveau président aura été élu démocratiquement, après un deuxième tour. Si Bouteflika avait fait ça, il serait aujourd’hui une légende et un monument vivant. il serait aujourd’hui, souffrant physiquement peut être, mais baignant dans le bonheur et la joie d’avoir accompli son devoir vis-à-vis de son pays. Hélas, mille fois hélas, pour Bouteflika d’abord et pour notre pays tout entier, rien de tout cela n’a été fait. Depuis qu’il est tombé malade, il y a de cela dix mois on dirait qu’il se cache! Et même derrière l’écran de télévision, on dirait qu’il a honte de se montrer et de s’adresser aux algériens. En tout cas, c’est vraiment triste de constater comment, un homme qui croit avoir servi son pays pendant plusieurs décennies, finir en risée. Faut-il s’étonner de le voir demain honni par une opinion qui n’a plus la moindre sympathie, ni empathie pour un homme qui ne semble penser qu’à sa propre personne ? Serait-ce cette image que vous souhaiteriez que l’Histoire gardera de Bouteflika ?


En attendant, deux options, et pas une de plus, nous attendent dans les semaines à venir, car le statut quo n’est point envisageable. 


La première : Qu’à Dieu ne plaise, que Bouteflika et ses partisans continuent à s’accrocher à la présidence, en dépit de son état de santé, des vicissitudes de la vie et de l’usure du pouvoir qui touche tout humain. Les conséquences dramatiques de cette option sont inéluctables. Un proverbe chinois dit que « la folie c’est de refaire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent » Bref, je n’ai point besoin de m’étendre sur cet éventuel choix, triste pour l’image de Bouteflika et malheureux pour l’Algérie.


La deuxième : J’ose espérer que Abdelaziz Bouteflika a vraiment dans son entourage proche des gens qui l’aiment et qui lui veulent du bien pour l’en convaincre. Cette deuxième option, la seule à l’état actuel qui peut sortir le pays de son ornière et redonner espoir aux algériens en leur assurant un avenir meilleur ; elle fera date et restera mémorable pour plusieurs générations.


Si j’étais à votre place messieurs! voila ce que je dirais au président : « Si-Raïs ! Il s’agit de prendre rendez-vous avec l’histoire et de changer ce système dont vous êtes l’un des deux principaux architectes avec feu Boumediene. Toute autre mesure, toute autre option, n’est que fuite en avant, rafistolage et manipulation». et je rajouterai encore, sans naïveté aucune «je suis persuadé que vous êtes le seul capable de le faire aujourd’hui. Aucun président, pas même Boumediene, n’a disposé d’autant de pouvoir que vous sur l’armée, le DRS et les partis politiques. Changer le système, c’est votre devoir de le faire ; et c’est maintenant ou jamais. »


Bien entendu, il va sans dire que cette option ne sert pas les intérêts matériels et immédiats des flagorneurs et chiyatine [lèche-bottes] qui encerclent le président, et qui n’ont jamais autant profité du système. Cependant, ce changement est nécessaire, Bouteflika est capable de le réaliser et il doit le faire parce qu’il n ‘y a pas d’autre choix ? C’est en effet, faire preuve d’un aveuglement et d’une surdité inouïs que de croire que l’Algérie puisse prospérer avec le système actuel. Voila maintenant plus de 15 ans, que le pouvoir n’a ni le FMI, ni le terrorisme, ni aucune autre contrainte majeure sur le dos, et pourtant les résultats sont lamentables. 500 milliards de dollars de dépenses pour un insignifiant et dérisoire 3% de PIB ! et un taux de chômage à deux chiffres. Quel gâchis !

 
Sans même chercher à verser dans l’alarmisme et le catastrophisme, force est de constater que l’Algérie est à la croisée des chemins. J’en appelle donc à l’intelligence et au patriotisme de monsieur le président, et les votre, vous ses loyaux amis, pour prendre la bonne décision. Le prochain scrutin présidentiel, dont le premier tour est fixé pour le 17 avril 2014, inquiète plus qu’il ne rassure. Situé entre deux anniversaires, hautement significatifs : le cinquantième anniversaire de l’indépendance (juillet 2012) et le soixantième anniversaire du déclenchement de la guerre de libération (novembre 2014), n’est-ce pas triste de rater cette échéance  ?


Si par malheur vous choisissez la reconduction de ce système, qui ne cesse de mener le pays d’échec en échec et de crise politique en crise politique, d’aucuns seraient tenté de dire que la révolution de novembre 1954 n’a servi à rien! 


Tous les ingrédients d’une explosion, sans précédent, du pays sont réunis : Un despotisme jamais atteint ; un régionalisme, voire un tribalisme que même la force coloniale n’a pas réussi à semer autant ; une crise sociale désespérante, rapine, corruption et hogra ont atteint leur paroxysme. Il ne manque plus que l’étincelle, qu’à Dieu ne plaise, pour que la population explose et au pays d’imploser. Quand je disais plus haut qu’il n’y a que deux options et pas une de plus, c’est parce que l’année 2014 sera l’année du véritable redressement de la révolution, ou celle d’une seconde révolution, qu’à Dieu ne plaise. 


Pour conclure. C’est parce que l’Algérie nous est chère, et que le moment est grave que j’en appelle donc à votre conscience, monsieur le président ! Inscrivez votre nom dans les grandes pages de l’Histoire, prenez la bonne décision : « Organisez des élections libres et démocratiques, et quittez le pouvoir dans la dignité et la Gloire ! » 
Pour terminer, vous nous avez habitué à vos envolées lyriques, permettez-moi donc de vous dire : « Allah ! Allah f’dem achouhada ; Allah Allah f’dem achouhada wa l’bled, ya Si-Raïs» 


Puisse Dieu le Tout Miséricordieux vous inspirer la sage décision, vous guider vers le bon choix et vous conférer la force de réaliser ce qui va l’intérêt du pays. Âmine
« Certes, Allah Dieu ne modifie pas l’état d’une communauté, tant que ceux-ci ne l’aient pas modifié en eux-même » 
Respectueuses salutations

Pr. Noureddine AOUSSAT

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