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Billet de blog 26 mai 2018

Pr. Noureddine Aoussat "À propos du voile islamique, lettre ouverte "

Les préjugés et autres stéréotypes, voire les accusations et jugements sans appel, que ne cessent de propager et amplifier les pourfendeurs du voile islamique sont affligeants. Désormais, il suffit qu’une jeune femme voilée apparaisse à la télévision pour que cela déclenche tout un boucan.

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À propos du voile islamique, lettre à Gérard Collomb, Marlène Schiappa, Jean-Luc Mélenchon et d’autres…

Les trente années honteuses !

           À propos du voile islamique, dans un an, plus précisément au mois d'octobre 2019, la France bouclera trente années de fausses polémiques et de débats hystériques. Trente années loin d'être glorieuses, mais plutôt honteuses et indignes, marquées à jamais de  stigmatisation et d'exclusion des jeunes musulmanes. En fait, depuis la première affaire du foulard à Creil le 04 octobre 1989, en passant par les agitations et manœuvres qui ont précédé l'adoption de l’injuste et liberticide loi de mars 2004, à la polémique sur le burkini de l’été 2016, et,  encore aujourd'hui, nous entendons et lisons à peu près les mêmes antiennes : à la fois fausses, injustes, blessantes et malsaines.

En effet, les préjugés et autres stéréotypes, voire les accusations et jugements sans appel, que ne cessent de propager et amplifier les pourfendeurs du voile islamique sont affligeants et scandaleux. Désormais, il suffit qu’une jeune femme voilée apparaisse à la télévision pour que cela déclenche tout un boucan. Il y a à peine trois mois c’était la polémique autour de Manel, la jeune chanteuse de « the Voice », apparue à la télévision coiffée d’un turban ; aujourd’hui c’est le tour de l’étudiante syndicaliste Maryam Pougetoux. 

Tout le monde se souvient, que nous avions déjà atteint en France un pic d’attaques ahurissantes lors du débat sur le voile intégral en 2010 :  Certains avaient évoqué le « fascisme vert » ; Jacques Myard, député UMP, comparaissait la musulmane voilée intégralement à « une prostituée » ; le philosophe Henri Lévy, moqueur, parla de « déguisement », et sa consoeur Elisabeth Badinter, dans un élan très humaniste, en était arrivé à déclarer que les femmes qui portent le voile intégral « n’ont plus rien d’humain »… Des propos vulgaires, insidieux, et, à la longue porteurs de tous les dangers. La comparaison du voile intégral à la sinistre croix gammée fut prononcée à trois reprises lors des auditions de la mission parlementaire.

Toutes ces tristes phrases, dont certaines sont mémorisées et consignées dans les verbatims des commissions officielles de la République, nous le constatons et mesurons bien aujourd’hui, elles fussent autant de graines de la haine et de doses de poisons de l’amalgame et la diabolisation, dont nous vivons aujourd’hui une nouvelle poussée et une triste moisson.

S'attaquer aux femmes voilées, c'est aussi les exposer à la vindicte populaire

Autrement, dites-moi alors, une fois que ces musulmanes voilées sont déshumanisées, que le voile islamique est fascisé, et que les françaises musulmanes portant ce voile sont amalgamées avec tout ce qu’il y a de négatif en quelque endroit du monde musulman, n’est-ce pas exposer ces femmes à la vindicte populaire et en faire le lit d’une haine presque programmée, et inouïe ?

La réponse est hélas un oui franc ! ; un oui qui devrait nous faire froid au dos. Car pour mémoire, soulignons aussi, que c’est également depuis la deuxième moitié des années 2000 que datent les agressions verbales et physiques des badauds, et autres individus ou groupuscules -jamais éludés- à l’encontre des femmes voilées. Ces agressions physiques avaient atteint un pic en 2012/2013. Il y a eu même mort de personne en France, ne l’oublions pas ! La femme de 21 ans, enceinte de quatre mois, qui avait perdu son bébé à peine une semaine après avoir été agressée par deux hommes, en juin 2013, aurait dû pourtant nous alerter tous !

Et si depuis un peu plus de vingt ans maintenant, nous retrouvons globalement et à peu près les mêmes préjugés et les mêmes invectives qui reviennent ; pourtant, ce qui se passe sous nos yeux aujourd’hui est totalement inédit.

En effet, en regardant de plus près l’actualité, et en analysant le discours en cours, force est de constater que désormais ça déborde et ça va au-delà du registre de l’invective et des préjugés. Ce à quoi nous assistons depuis quelques années c’est une véritable libération de la haine, de l’hostilité, de l’humiliation et du mépris qui sont en train de s’installer et de s’étaler envers et à l’encontre des femmes françaises voilées, sans la moindre gêne ou retenue aucune.

 De la stigmatisation du voile à l'ostracisation des femmes voilées 

Tant en fréquence qu’en intensité, tout y va crescendo ces dernières années ! Qu’on ne s’y méprenne donc pas ! On n’en est plus aujourd’hui aux classiques préjugés sur le voile, soi-disant signe de « soumission à l’homme », « de l’inégalité homme-femme », « de signe de l’intégrisme », « de l’islam politique », « de l’archaïsme » et j’en passe. Désormais, dépassant le stade des préjugés et autres idées reçues sur le voile, ce sont des pans entiers de notre société française qui n’hésitent plus à passer à l’attaque de ces femmes voilées. Et le plus inquiétant et tout aussi insupportable, c’est que des hommes et femmes politiques, ne pesant plus leurs mots, en viennent à proférer des propos blessants, accusateurs et stigmatisants envers ces françaises musulmanes voilées.   

Ce faisant, de fil en aiguille, et au fil des années qui passent…, des préjugés aux stéréotypes, de l’injure à l’offense provocatrice, du dénigrement à la stigmatisation, de l’amalgame à l’essentialisation, de la diabolisation à la criminalisation, où est-ce que tout cela va-t-il nous mener ? Où va-t-on comme ça ? Il n’y a donc plus de limite à

Le pire c’est que ces derniers temps nous assistons à une polémique hystérique autour du voile presque tous les trimestres, et là où le bât blesse c’est que désormais des hommes et femmes politiques, parfois de façon inattendue, y participent. Nous avions connu dans un passé récent un Valls -ministre de l’intérieur alors-, ensuite devenu premier ministre, sans jamais cesser, ou manquer la moindre occasion pour déverser des phrases hostiles et blessantes envers les françaises voilées. Faut-il prendre acte qu’aujourd’hui Gérard Collomb et Marlène Schiappa sont en passe de devenir des émules de Valls ? 

Plus qu’une lettre, un appel aux consciences vives !

Dans cette épître, je n’ai pas l’intention de traiter de cette actualité, aussi grave et insupportable qu’elle puisse être. Ce travail est déjà largement fait dans des livres, même si ces derniers sont hélas frappés d’un blackout. Les réseaux sociaux fourmillent d’analyses et commentaires édifiant à ce titre.

Ce que j’aimerais pouvoir faire c’est de toucher les consciences vives de notre société. J’aimerais encourager celles et ceux de nos concitoyennes et concitoyens animés de bonne volonté, à se donner le courage et la probité morale de se ^poser une question simple : «  Que signifie ce voile pour celles qui le portent ? ». Cette question qui, en toute logiqueque, devait être posée et traitée dès les premières polémiques sur le voile, il y de cela presque trente ans a non seulement été éludée et évacuée du débat publique, mais aussi et surtout pervertie et parasitée par des considérations politiques et idéologiques.

N’est-il pas regrettable pour tous de constater que nombre, si ce n’est l’ensemble de celles et ceux qui s’opposent au port du voile restent hermétiques au moindre questionnement sur le sens de cette façon de se vêtir ?

N’est-il pas triste que les propos de nos édiles politiques et médiatiques, qui ne cessent depuis des années de pester sur le voile, soient totalement dénués de la moindre interrogation, ou d’un quelconque signe d’efforts de compréhension ?

N’est-il pas agaçant et sidérant de voir toute cette intolérance des hommes et des femmes politiquesfrançaises attaquant et stigmatisant ces milliers de françaises musulmanes portant le voile, en leur prête gratuitement et insidieusement des intentions folles ?

Ces hommes et femmes politiques qui désignent les voilées comme cibles...

Comment une femme comme Marlène Schiappa, chargée de l’égalité hommes femmes au sein du gouvernement, qui n’a pourtant pas connu le colonialisme, et qui se dit respectueuse de la laïcité peut-elle s’attaquer à une autre française, peut-être même plus française qu’elle en se permettant de juger sa manière de se vêtir ?

Comment un homme comme Gérard Collomb, ministre de l’intérieur, maire d’une grande agglomération comme Lyon, qui abrite la deuxième ou troisième plus grande communauté musulmane de France, et qui de plus chargé du culte de par ses fonctions, puisse-t-il ignorer que le voile est d’abord un signe de religiosité ?  Comment expliquer qu’un homme ou femme d’Etat se permet-il-elle d’interpréter un signe de religiosité à la place de la religion ?

Mais alors ! tous ces jugements ne sont-ils pas en réalité, ni plus ni moins, que les symptômes de l’ignorance et de la peur, dirons certains ?

 Quels que soient les lieux d’où parlent ces différents contempteurs de la femme voilée, et quelles qu’elles soient leurs postures, ne faut-il pas surtout constater qu’ils se permettent de juger aussi facilement et gratuitement, uniquement parce que de toute évidence ils ne comprennent pas grand-chose au voile.[1] ?

Le véritable voile n'est pas là où vous croyez !

            Au rythme où vont les polémiques autour du voile, c’est ni plus ni moins qu’une véritable névrose collective de la classe politique et médiatique -je ne parle même pas des militants identitaires- qui est en passe de devenir addicte à ces débats hystériques sur le voile. Et s'il fallait des preuves pour cela, il suffit de regarder la polémique en cours autour du voile de l’étudiante et représentante associative Maryam Pougetoux, et celle d’il y a à peine deux mois de la jeune chanteuse Manel. La mauvaise foi des anti-voile, en l'occurrence, n'est-elle pas flagrante ? Ô que oui ! En effet, quand bien même ces deux jeunes musulmanes voilées paraissent bien émancipées, engagées et bien intégrées dans la société, elles n’ont pas pour autant échappées pas aux clichés éculés dans lesquels les anti-voile cherchent à les enfermer, voire bien pire encore : les deux ministres d'Etat accusent gratuitement Maryam Pougetoux d'utiliser son voile comme signe politique ! Grâve et infâme accusation !

In fine, force est de constater que trente ans après le surgissement de la première polémique sur le voile dans l’actualité française et dans débat public, les anti-voile sont toujours hargneux, obstinés et enfermés dans leurs préjugés. De 1989 à 2018, c’est comme si pour ne pas devoir se déjuger, ou pour ne pas admettre que leurs préjugés négatifs sur le voile sont plutôt le fruit d’un déni et refus de tolérer la diversité des opinions et convictions, ou le résultat d’un stéréotype et un imaginaire irrationnel. Ce faisant, ces anti-voile de tout poil continuent donc de véhiculer et entretenir des idées fausses et totalement irréelles et irrationnelles sur le voile.

À se demander aujourd’hui, après trente ans de polémiques souvent hystériques : qui sont les véritables voilées ? Est-ce ces femmes musulmanes françaises qui portent des fichus, foulards ou turbans sur la tête, ou ces hommes et femmes qui se voilent véritablement la face par des prétèxtes qui se révèlent de plus en plus fallacieux.

En effet, depuis la fameuse candidature de Ilham Moussaïd sur les listes électorales du NPA, au Vaucluse en 2010, aux fameux défilés de modes organisés par de grands couturiers, à l’apparition de Manel et son petit bandana ou turban sur la tête, jusqu’à Maryam Pougetoux, française issue de famille de résistants, étudiante et syndicaliste le prétexte du voile de la femme soumise est absurde. Toutes les polémiques qui s’en sont suivies ont montré le caractère factice, voire fallacieux de l’invocation de l’émancipation de la femme, et/ou la défense de ses droits. En effet, toutes ces femmes musulmanes françaises sont très émancipées, très libres dans leurs choix citoyens, politiques et civiques. Elles n’ont absolument rien à envier à aucune autre femme française. La seule différence c’est qu’elles portent sur la tête -je dis bien sur la tête- un bout de tissu qui renvoie à une appartenance ou attache à une confession et une religion. En fait ce qui dérange les hystériques et intolérants opposants du voile, ce ne sont ni les opinions politiques, ni les origines sociales de ces femmes, mais uniquement le lien réel ou supposé entre le turban ou voile qu’elles portent sur la tête et la religion musulmane.

Cette hostilité au voile, ces violentes vitupérations et accusations insidieuses à l’endroit de ces françaises voilées n’est ni plus ni moins qu’un racisme anti-musulman.

L’hystérisation du débat sur le voile n’est pas une fatalité !

S’il est difficle de parler du voile en France, c’est parce que depui trente il n’y a pratiquement jamais eu de débat franc et serein sur ce sujet. Le voile en France est un sujet non pensé, non réfléchi. Depuis trente ans le débat est dévoyé, parasité, confisqué par certains médias et faiseurs d’opinions, très connus aujourd’hui par leur angoisse face à l’islam.

Il est donc urgent de réfléchir à la sortie de cette impasse cognitive et intellectuelle, et à une solution à cette crise protéiforme !

 « L’angoisse, avant tout, est la caractéristique de l’animal humain. C’est peut-être le nom que prennent tous les vices à un certain stade de leur développement. Ainsi, elle est tantôt une sorte de cupidité, tantôt une sorte de peur, une sorte d’envie, ou encore une sorte de haine. Heureux ceux qui en ont suffisamment conscience pour au moins tenter d’empêcher cette angoisse de leur obscurcir l’esprit… la tendance naturelle de l’âme humaine est la protection de l’ego »[2]

Pour vaincre cette peur et sortir de cette impasse cognitive, je me permets donc de proposer une méthodologie, ou une sorte de feuille de route pour libérer les esprits voilés par leur préjugés et leurs angoisses.

Cette méthodologie est le fruit d’une expérience vécue par une française non musulmane, partie d’idées et images complètement négatives à propos du voile, et par un cheminement méthodologique, pavoisé par des habilités intellectuelles et comportementales telles que : la prise de distance, le décentrement, l’objectivation, l’empathie et surtout l’honnêteté intellectuelle et morale, elle s’est libérée de son propre voile intellectuel qui l’empêchait de voir le sens du voile de la musulmane.  

Voici l’expérience de Marie-Claude Lutrand[3]

Ce livre est donc le fruit d’un parcours, d’un détour, d’un déplacement cognitif. Il est l’aboutissement de tout un itinéraire que j’ai parcouru « accompagnée » et au terme duquel mon mode de compréhension du voile s’est dilaté. Ce processus de « dilatation »[4] s’est déroulé par paliers successifs jusqu’à ce qu’une autre manière de considérer le voile m’apparaisse. Cette manière de voir résulte d’un chemin d’expérience et non d’une pure considération intellectuelle. Il s’agit d’une manière de voir le voile et non de La manière.

Je vais relater brièvement ce processus afin de permettre au lecteur de bien pénétrer dans la logique qui nous a animées, qui nous a conduites à entreprendre une enquête sociologique, à développer une approche pluridimensionnelle du voile.

Un chemin d’expérience ! Une voie de connaissance !

J’ai été amenée à vivre un véritable « conflit » en raison des représentations du voile qui m’habitaient au départ. Ce « conflit » fut le déclencheur de toute une expérience. Me trouver désinstallée dans ma propre vision du monde du fait de la différence rencontrée ne fut pas sans créer de réels malaises devant lesquels plusieurs possibilités se sont offertes à moi : la révolte, la confrontation, la mise en question de soi ou bien l’abandon de mes a priori pour tenter de voir autrement, de comprendre « d’ailleurs », « d’autre part ». Soutenue et accompagnée par Behdjat[5], j’ai pris le parti du « choc culturel », du « dépaysement ». Au tout début de mon premier séjour en Iran[6], je fus révolté par le port du voile des femmes iraniennes. Il ne représentait pour moi qu’un signe de domination masculine et je le vivais véritablement comme une injustice. Je portais en moi une image négative, dévalorisante de la femme voilée. Je la percevais comme une femme sans existence propre, paradoxalement visible et invisible à la fois. Je ne percevais que pauvreté de l’apparence, enfermement dans les carcans d’une tradition d’un autre âge, absence d’individualité. Il m’était évident que le voile empêchait la femme de vivre « au grand jour ». Mon amie, étonnée, bousculée, désemparée, ne comprenait pas mon attitude de rejet, mes réactions, mes jugements sans appel. Ce voile qui me révoltait tant, renvoyait pour elle, au-delà de sa matérialité et de la situation socio-politique de l’Iran, à tout un système de valeurs et de croyances, source de sens et de vie.

            Cette conception différente du voile fit naître, dès le départ, entre nous un rapport d’adversité, de confrontation. Je ne pouvais entendre ce qu’elle me disait. Il nous était impossible de communiquer sur l’obligation du port du voile. Une distance se créait, je lui devenais étrangère, elle me devenait étrangère. Nous étions conscientes que la situation n’était pas « juste » mais il ne s’agissait pas non plus de trouver un terrain de compromis, un modus vivendi afin de rétablir la communication entre nous. Une coexistence pacifique ne pouvait nous satisfaire. Chacune aurait certainement concéder à l’autre un espace de dialogue mais chacune serait demeurée sur son quant à soi, ne serait pas véritablement impliquée dans la relation.

            Au fil des semaines, je partageais la quotidienneté de femmes iraniennes et celle de mon amie. Behdjat, sur qui je projetais et concentrais toute ma problématique, se fit, sans le savoir, miroir. Je pris conscience du fossé qui existait entre mes a priori, mes opinions forgées au contact des médias occidentaux, de tout un imaginaire collectif sur l’Islam, de tout un imaginaire lié à mon histoire personnelle et la réalité du vécu du voile que je découvrais. Bousculée je l’étais, de rencontrer des femmes voilées militantes au sein d’associations, mères et épouses certes, mais actrices au sein de leur société… autant de réalités qui se situaient aux antipodes de mes idées préconçues. Ce ne fut que l’affaire de quelques jours pour qu’un véritable bouleversement de ma manière de penser le voile s’opère. Nous étions peu à peu persuadés que si nous arrivions à dépasser le stade de la confrontation, de la comparaison, de l’évaluation réciproque, un nouveau mode de relation entre nous, ainsi qu’un nouveau mode de compréhension du voile pouvaient naître. Je devais alors me laisser interpeller, je devais creuser plus au fond ce que je vivais. Et je voulais comprendre. Mais pour cela, je devais, avant toute chose, me montrer attentive à ce qui bougeait en moi.

            A la phase du miroir succéda celle du décentrement[7]. Je réalisais qu’en m’arrêtant à mes propres cadres mentaux, en m’y installant, fermement persuadée « d’être arrivée », « d’avoir tout compris », je me trempais moi-même et je passais à côté d’autrui, la femme voilée.

            Chercher à rencontrer « l’autre » à partir de la forteresse du « moi-je » est illusoire car, dans une telle attitude, nous nous sentons forcément assiégés. Le « je » monolithique ne connaît pas le détour, le changement de perspective. Nous nous tenons généralement agrippés à tout ce que nous croyons être. Partant de là, notre rapport à l’autre est forcément vécu comme une menace d’altération. On regarde, on écoute, on observe, mais de loin, de « chez soi », sans vraiment entrer dans la relation, sans vivre la situation qui se présente. Dépassant peu à peu mes jugements a priori, je me rendais compte que je me libérais, en fait, de mon propre enfermement. Ce qui se jouait depuis le début n’était pas un conflit avec « l’autre » mais bien un conflit intra-personnel (défense de l’image de soi, d’une identité, d’une certaine représentation de l’être féminin au monde…).

            Si je l’avais mentalement compris depuis longtemps, je réalisais à présent que lorsque notre regard se porte sur « l’autre », qu’il s’agisse d’une idée, d’une manière d’être ou de vivre étrangère à notre univers, notre mouvement naturel et premier est de nature ethnocentrique, de nature projective. Ce que l’on voit, la manière dont on le perçoit, nous parle plus de nous-même que de cette « réalité ». Échapper à ce biais demande un travail de décentrement, c’est-à-dire une prise de conscience de nos représentations, de nos visions du monde, la prise de conscience du lieu d’où l’on regarde, d’où l’on parle, d’où l’on entend, d’où l’on comprend ainsi que l’acceptation des conséquences du décentrement. Avais-je personnellement le besoin de dévoiler le sens du voile pour rendre visible la femme qui s’y cachait ? Certainement.

            Ce décentrement et la prise de conscience qui en découle sont un gage de subjectivité consciente et assumée. Cette sorte d’auto-socio-analyse du chercheur qui s’opère garantit son honnêteté intellectuelle.

            J’allais entrer dans une troisième phase, une phase empathique. Il n’était plus question de moi et de mes représentations. Le « nettoyage des filtres » étant entrepris, j’étais plus disponible pour entrer dans l’univers mental, dans la vision du monde de ces femmes iraniennes qui se racontaient à moi et avec lesquelles je vivais. Je découvrais qu’au dessous de ce voile, qui fige l’image de la femme dans un état semblant annihiler son être, s’incarnait une vie, un vécu singulier dans un environnement social, familial ; se donnait à lire un devenir autant qu’un passé. Or, j’avais pris jusqu’alors l’apparence pour l’existence réelle.

            Ce qui « voile » parfois notre compréhension, qui génère souvent des préjugés est le fait qu’on transforme « l’autre » en « objet », en catégorie, avec des qualifications, des attributs. On quitte alors le vivant, l’expérience, l’environnement. On le fige dans un état, on arrête le temps : « c’est comme ça » ; « elle est comme ça ». Or, notre vie et celle d’autrui ne se résument pas à des états, des identifications, des appartenances. Nous ne sommes pas, nous devenons sans cesse. Notre identité n’est pas figée, cristallisée.  En effet, n’avons-nous jamais fini de regarder l’autre et n’avons-nous pas toujours à découvrir des choses sur nous-même ? L’être humain n’est-il pas toujours « en chemin » et le monde qui l’environne n’est-il pas en devenir permanent ?

            Je devais donc prendre une distance avec mes propres représentations du voile sans pour autant me fondre dans celles de Behdjat ou des femmes musulmanes iraniennes que je rencontrais. Nous avions à explorer un chemin médian qui puisse laisser place à la rencontre.

            Entre l’attitude de distanciation qui me coupe de cette rencontre, qui fige autrui à un « lieu » fixe, qui m’incline à la comparaison, à l’évaluation et l’attitude d’identification qui comporte le risque de la fusion avec la peur de se perdre, de se diluer dans « l’autre », personne ou système de pensée, n’existerait-il pas un entre-deux, une « voie du milieu », un « lieu » où pourrait se placer l’interaction, se situer le « par rapport à » ? Un « élan vers » à jamais inachevé, toujours en train de se faire ? Ne s’agirait-il pas d’expérimenter un « passage » plutôt que de réaliser un rapprochement ? Les dynamiques de la distanciation et de l’identification nous introduisent dans un dualisme de la pensée. Le désir de rapprochement qui peut en découler n’est souvent qu’une résultante du fait qu’on se pense séparé dès le départ. Nos manières de voir, de concevoir ce qui nous est étranger soit à partir d’images mentales soit de manière vivante, en nous impliquant dans la relation, en nous ouvrant à l’expérience.

            Le défi face auquel je me trouvais était celui d’exister, de vivre la situation immédiate plus que de défendre un état d’être bâti sur mes représentations ; autant d’attitudes qui jusque-là faussaient la rencontre, freinaient le dialogue, la transformation de mes propres vues. J’avais certes à vivre simplement la rencontre mais je devais pour cela m’engager.

            Il me fallait oser rester à « l’endroit » où je me sentais interpellée, à cet endroit où tombent tous les « masques », dans ce « lieu » de non-identification où se dilate notre regard, notre être avec…, ce « lieu » qui renvoie donc au moment, à la situation, à la relation et non à un état d’être qu’on transporte en soi, qu’on transpose d’une situation à l’autre ou d’une relation à l’autre. Dépasser les apparences, lâcher les raisonnements, se laisser précipiter dans une autre dimension, accueillir la résonance de la relation, du vécu, s’ouvrir à l’inédit. au gré des échanges, dans le jeu subtil des tensions et des résonances, ma perspective s’agrandissait. Je passais en quelque sorte d’un état d’être à une relation. Dans cet entre-deux se créait peu à peu un champ de conscience particulier. A la limite qu’importe ce qui fut dit ou vécu ! Seul compte à présent l’espace de la parole dite, que l’expérience faite ont ouvert en moi et en l’autre. Ce qui existe réellement n’est-il pas, en fait, ce qui s’est tressé entre moi et Behdjat, entre moi et les femmes rencontrées, c’est-à-dire ce que nous avons filé dans la relation, l’entre-nous ?

            Finalement, nous n’avions pas tant à faire alliance qu’à vivre une reliance[8] dans la résonance de nos échanges. La relation à l’altérité est créatrice de ces « espaces de l’existence » qui favorisent non seulement la prise de conscience mais aussi et surtout un vécu en conscience propice à la dilatation de notre vision du monde. Cette capacité d’ouverture à l’altérité peut engendrer une sorte d’alchimie relationnelle (entre soi et soi, entre soi et l’autre) propice au dépassement des partis pris, à la transmutation de notre vision du monde. Peu à peu, ce qui était étrange, étranger, s’est fait levier, levain.

            « L’autre » me permet d’aller plus loin dans la connaissance, m’apprend à voir autrement. L’interaction nous fait parcourir - à « l’un » comme à « l’autre » - un chemin inédit qu’il nous est impossible de découvrir et d’entreprendre seul. La relation nous amène à aller plus loin que l’échange intellectuel. Ainsi, si au départ mon lien d’amitié avec Behdjat a été un déclencheur, il est devenu par la suite moteur, présence nourricière tout au long du « chemin ». Nos échanges m’ont conduite à interroger mes propres cadres de références plus fortement que si j’avais été seule à le faire. L’enjeu était d’importance : La comprendre ou risquer de la rendre étrangère à moi-même. En l’écoutant, en observant, mon regard sur le voile s’est enrichi. Par son vécu et sa manière de penser le voile, elle a collaboré à ce que je puisse voir de l’intérieur. Porteuse d’une vision différente de la mienne au début, elle m’a obligée, par le dialogue, à aller voir plus loin, dans un autre cadre que le mien et autrement. Dans ce va et vient, entre sa vision du voile et la mienne, une dialectique s’est établie. Un entre-deux s’est ouvert au sein duquel nos conceptions du voile se sont reliées sans opposition, ni fusion. Et cette relation dialogique m’a appris à faire silence pour laisser une autre parole d’expérience s’exprimer celle de Behdjat.

 En guise de conclusion

Ma conclusion ? Combien de Behdjat françaises, nées françaises de parents français -et de racines françaises parfois- aimeraient bien qu’on leur donne cette occasion de dialoguer, de s’exprimer sur le sens qu’elles donnent à leur port du voile ? Combien de Behdjat françaises sont interdites de parole depuis près de trente ans maintenant ; depuis que ce foulard est devenu presque une affaire d’Etat ?

Osions-nous espérer que le prochaine fois, Gérard Collomb tout comme Marlene Shiapas ou Jean-Luc Mélenchon ; au lieu de venir devant les micros des journalistes exprimer leurs émotions, étaler leurs préjugés et leur méconnaissance totale du sens du port du voile par les jeunes femmes françaises, qu’ils fassent plutôt signe de bon sens et d’humilité, qu'ils aillent s’instruire sur ce sujet et/ou discuter tout simplement avec Maryam Pougetoux, ça fera grandir un peu plus la République, j'en suis convaincu.  

En somme, le voile qui cache la face de ces hommes et femmes politiques et les empêche de voir la réalité telle qu'elle et non fantasmée ; les fausses certitudes dans lesquelles ils se drapent et qui les empêchent de faire preuve de bon sens et d'empathie peuvent s'avérer très dangereux à l'égard des femmes voilées. En effet, comment ne pas penser que les propos de Gérard Collom et de Marlène Schiappa à propos du sens du voile de Maryam Pougetoux, risquent de se traduire par des agressions physiques dans la rue à l'égard de celle-ci ?

[1] Dans une citation d’André Malraux : Juger, c’est de toute évidence ne pas comprendre puisque, si l’on comprenait, on pourrait pas juger » Les conquérants, in l’officiel des citations,

[2]  Citation de Iris Murdoch, Le Prince noir (1973), cité in « Les religions face à l’intolérance » Vaincre la politique de la peur ; Nartha C Nussbaum, éd Climats, Paris, 2013.

[3] Toute cette partie est tirée de la préface du livre « Au-delà du Voile » co-écrit par Marie-Claude Lutrand et Behdjat Yazdekhasti, L’Harmattan

[4] En latin « dilatatio ». En Physique,. augmentation de la longueur ou du volume d’un corps sous l’action de la chaleur, sans changement dans la nature du corps. Il s’agit pour ce qui nous concerne d’une ouverture du champ de conscience et de connaissance par l’expérience : J’ai accédé à un sens du voilement que je ne pouvais ni percevoir ni concevoir a priori.

[5] Behdjat YAZDEKHASTI est la co-auteure du livre.

[6] Ce premier séjour, qui eut lieu en 1992, fut de nature touristique, amicale. Il serait par la suite suivi de plusieurs allers-retours entre la France et l’Iran, de nombreux séjours motivés par la recherche sur le voile. Le parcours que j’évoque dans cette introduction s’est déroulé durant la toute première période.

[7] Le décentrement : dans son sens propre, ce terme désigne un déplacement vertical et horizontal de l’objectif photographique ; dans notre expérience, il s’agit d’un déplacement d’ordre cognitif, c’est-à-dire d’un changement de perspective qui ouvre notre mode de compréhension d’un phénomène. Ici, en l’occurrence, le voile.

[8] Reliance : une relation dans la croissance. Comme le souligne, dans un autre registre, Trocmé-Fabre, H., : « Pour nous, la reliance participe au devenir de la vie », in Réinventer le métier d’apprendre, Paris, Edition d’organisation 1999, p. 165.

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À la Une de Mediapart

Journal — Gouvernement
Covid : Blanquer a annoncé le nouveau protocole des écoles depuis Ibiza
Les vacances de fin d’année du ministre, mis en cause pour sa gestion tardive de la crise sanitaire, suscitent depuis plusieurs jours des tensions au sein du gouvernement. Son entretien polémique au « Parisien », qui a provoqué la colère des enseignants, a en réalité été réalisé depuis l’île des Baléares, a appris Mediapart. Ce qui avait été caché. 
par Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
La Serbie fait front derrière son héros Novak Djoković
Les aventures australiennes de l’actuel numéro un du tennis mondial, et son expulsion, ont mobilisé la Serbie, qui a défendu bec et ongles son champion. Sûrement parce qu’il incarne depuis plus d’une décennie les espoirs de tout le pays, mais aussi ses profondes contradictions. 
par Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Simon Rico
Journal
Avec Roberta Metsola à la tête du Parlement, la droite se rapproche du « Grand Chelem » à Bruxelles
Malgré ses positions anti-IVG, la conservatrice maltaise a été élue mardi avec une large majorité – et les voix des eurodéputés LREM - à la présidence du Parlement européen. La droite dirige désormais presque toutes les institutions de premier plan au sein de l’UE.
par Ludovic Lamant
Journal
Après un mois de débats, l’Autriche se dirige vers l’obligation vaccinale
Le Parlement, qui a reçu 110 000 contributions citoyennes, a commencé lundi l’examen du projet de loi introduisant la vaccination obligatoire générale. Le texte devrait être voté dans la semaine et entrer en vigueur en février, malgré les nombreuses réserves qu’il suscite. 
par Vianey Lorin

La sélection du Club

Billet de blog
De la grève, de l'unité syndicale et de sa pertinence
Attention : ce billet n'est pas anti-syndicaliste. Il sera peut-être qualifié comme tel par des gens qui ne savent pas lire. Je laisse volontiers ceux-là dans leur monde noir et blanc. Je suis syndiqué et j'invite tout le monde à l'être. Sans syndicats nous mourrons. On n'aimerait juste pas mourir avec. 
par Jadran Svrdlin
Billet de blog
Lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer en 31 points
Le vendredi 14 janvier 2022, vous avez déclaré « je ne suis pas parfait, je fais des erreurs… ». La liste des erreurs est longue. Une lettre d'une professeur de Lycée Pro, qui décline la longue liste des excuses qui serait nécessaire à Blanquer, bien plus que ce que le mouvement des derniers jours lui a arraché du bout des lèvres.
par Samy Johsua
Billet de blog
La farandole ultra-droitière d'un ministère de « l'Instruction publique »
Eric Zemmour vient de présenter comme un point important de son programme éducatif la « création d'un grand ministère de l'Instruction publique ». Cela avait déjà été préconisé dès 2013 dans le projet d'« une droite forte » rédigé par deux secrétaires nationaux de l'UMP : Guillaume Peltier et Didier Geoffroy. Et Jean-Michel Blanquer l'aurait aussi suggéré à Emmanuel Macron lors de sa nomination.
par claude lelièvre
Billet de blog
La gauche et l’éducation : l’impensé des savoirs scolaires
D’un débat entre représentants des candidats de gauche et de l’écologie sur l’éducation ressort l’impensé partagé des savoirs scolaires.
par Jean-Pierre Veran