Le barnum commémoriel d’Emmanuel Macron

[Archives] Le 5 mai 2021, E. Macron célèbrera le bicentenaire de la mort de Napoléon avant d’aller se recueillir quelques jours plus tard devant le monument érigé dans les jardins du Luxembourg en l’honneur des esclaves qui ont lutté puis arraché leur libération. Que l’indignité de ce «en même temps» commémoriel échappe à ses concepteurs en dit long sur les rapports qu’ils entretiennent avec ce passé. Il est des honneurs accordés à certains personnages qui déshonorent celles et ceux qui les rendent. 

« Une des choses qui a le plus contribué à rendre de son vivant Napoléon haïssable, était son penchant à tout ravaler (…). Il se complaisait dans l’humiliation de ce qu’il avait abattu ; il calomniait et blessait particulièrement ce qui avait osé lui résister. Son arrogance égalait son bonheur ; il croyait paraître d’autant plus grand qu’il abaissait les autres. » Châteaubriand (1846)

« Quand un homme d’Etat (…) ne comprend pas que la première condition du progrès, c’est la paix ; s’il formule une doctrine de guerre, c’est peut-être un grand homme dans le sens vulgaire du mot, ce n’est pas un démocrate. » Clemenceau (1885)

Le 20 janvier dernier, Benjamin Stora remettait au président de la République un rapport dans lequel il se déclarait favorable à de nombreuses commémorations relatives à la colonisation de l’Algérie et au conflit que la métropole y a mené entre 1954 et 1962. Pour Emmanuel Macron, la multiplication de ces gestes prévus est une aubaine. Elle doit lui permettre de faire coup double ou triple : rendre hommage à plusieurs personnalités emblématiques afin de satisfaire diverses fractions de l’électorat, occuper régulièrement l’agenda politique et médiatique, susciter ainsi les louanges de ses courtisans qui s’empresseront de saluer son courage et sa fidélité aux promesses faites, et tenter enfin d’occulter l’essentiel : son refus persistant de toute reconnaissance officielle des nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés par les autorités françaises depuis la prise d’Alger en 1830.

Le 10 mars 2021, le très docile porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, déclarait en usant des éléments de langage élaborés pour l’occasion : « évidemment » le chef de l’Etat commémorera le bicentenaire de la mort de Napoléon car l’empereur est une « figure majeure de notre histoire » même si certains de ses « choix apparaissent aujourd’hui contestables (sic). » N’accablons pas trop vite le ventriloque précité des décisions présidentielles ; il n’est qu’une voix au service de son maître, lequel porte l’entière responsabilité de cette décision scandaleuse louée en des termes qui devraient faire rougir de honte celui qui les a prononcés. Mais l’ambition politique, qui ne va pas sans une certaine servilité et un sens aigu de l’opportunisme, étouffe ce dernier sentiment. Justifier toutes les causes, y compris les plus injustes et les moins légitimes, est un art qui requiert une échine et une « morale » d’une souplesse exemplaire, et une rhétorique qui, dans ce cas d’espèce, euphémise sinistrement les crimes commis. Le « principe » de ces personnages qui hantent depuis des lustres le pouvoir et ses allées ? N’en avoir aucun pour servir au mieux celui ou celle qui semblera le plus à même de satisfaire leurs désirs d’ascension, d’honneurs et de reconnaissance. Plus ils s’élèvent, plus ils sont serfs. Après beaucoup d’autres, Gabriel Attal en fait la démonstration éclatante. Les « crimes » de Napoléon - l’instauration de la dictature, de l’empire et le rétablissement de l’esclavage, depuis longtemps qualifié de violation majeure du « droit naturel », laquelle exige, en raison de sa gravité, réparation[1]- ne sont ni nommés ni véritablement condamnés, ceci est une conséquence de cela, mais simplement jugés « contestables » ! A l’obscénité de la cérémonie prévue par l’Elysée s’ajoute l’ignominie du vocabulaire employé pour la défendre.

Relativement aux orientations commémorielles d’Emmanuel Macron, pareille déclaration confirme ceci : elles ne sont dictées ni par un souci de vérité, ni par un désir « d’apaisement » et « d’unité nationale », contrairement aux formules ronflantes mobilisées en ces circonstances, pas même par un souci de cohérence qui pourrait avoir quelques vertus pédagogiques mais par la volonté de satisfaire, pour des raisons électorales, les bruyants mythe-idéologues qui préfèrent les images d’Epinal du grand roman national à l’histoire. Ceux-là mêmes qui, traitant en chien-crevés des faits majeurs depuis longtemps établis, s’activent pour honorer Napoléon en croyant défendre la grandeur de la France. Pis encore, certains osent affirmer qu’ils sont les serviteurs zélés de l’aimable Clio alors qu’ils la travestissent pour les besoins de leur cause.

Aux ignorants, aux oublieux comme aux démagogues de la majorité présidentielle qui, à l’instar de leur prétendu « Jupiter-maître-des-horloges », souffrent d’un strabisme politique particulièrement divergent vers les droites les plus réactionnaires, rappelons quelques dates et événements emblématiques. Dix ans après la Révolution française, c’est par un coup d’Etat resté dans les annales, celui du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), que Bonaparte met fin au Directoire et assoit sa « dictature, née de la guerre. » Cette « guerre » qu’il n’a « pas maîtrisée plus de quelques mois[2] », écrit François Furet, et qu’il a portée à travers l’Europe en mettant de nombreux pays à feu et à sang. Admirable et digne d’un hommage national ?

Ennemi de la République, qu’il ruine en renforçant toujours plus ses pouvoirs avec l’instauration d’un consulat à vie, la Constitution du 4 août 1802 puis celle du 18 mai 1804 qui lui permet de se proclamer empereur, Napoléon l’est aussi des peuples du Vieux Continent comme du Nouveau monde. Aux colonies, il poursuit son œuvre de liquidation des conquis révolutionnaires en rétablissant, le 30 floréal an X (20 mai 1802), « conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 », l’esclavage et le terrible Code noir (1685). De même, « la traite des noirs et leur importation » dans les dites colonies (art. 1erdu décret). Ajoutons qu’en son article 44, ce même Code qualifie juridiquement les esclaves de « biens meubles » susceptibles d’être partagés « également entre les cohéritiers sans préciput ni droit d’aînesse… » Délicate attention, n’est-ce pas ?

Pour les amateurs d’exception hexagonale, en voilà une remarquable mais sinistre : la France, qu’ils adorent d’un amour aussi aveugle qu’immature, est le seul pays à s’être engagé dans cette voie. Après l’abolition, tardivement accordée le 4 février 1794 suite à l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, le retour de la servitude dans les possessions françaises par la « grâce » de Napoléon. N’oublions pas la guerre conduite auparavant par le général Leclerc, sur ordre du même, contre Toussaint Louverture, sa capture le 6 mai 1802 puis sa déportation en France où les autorités l’ont incarcéré puis laissé mourir au fort de Joux. Esclavage, colonialisme et racisme d’Etat, c’est tout un mais c’est encore partiel.

A ceux qui s’ébahissent des beautés immarcescibles du très glorieux Code civil (21 mars 1804), que l’humanité « civilisée », comme on disait alors, est réputée « nous » envier, rappelons que la femme mariée s’y trouve placée sous l’entière dépendance de son époux auquel elle doit obéissance (art. 213). Conséquences de cette minorité juridique, qu’elle partage, entre autres, avec les « criminels et les débiles mentaux » (art. 1124), elle est privée de toute autorité parentale sur ses enfants, de la gestion de ses biens, de la possibilité d’ester en justice sauf autorisation de son mari qui peut, en cas d’adultère, faire enfermer la fautive dans une maison de correction pour une durée comprise entre 3 mois et 2 ans. Connu pour ses « bons mots » prétendus, Napoléon résume ainsi l’esprit de ce Code à nul autre pareil : « la femme et ses entrailles sont la propriété de l’homme ». Lumineuse et délicate conception ; les articles précités en témoignent.

Quant aux conditions requises pour obtenir le divorce, rendues libérales par la Révolution française, elles sont considérablement durcies avant que ce dernier ne soit finalement interdit le 8 mai 1816 sur proposition du très monarchiste et catholique Louis de Bonald qui vomit ce qu’il qualifie de « poison révolutionnaire ». Triomphe de la réaction, une fois encore. Au racisme d’Etat s’ajoute donc un sexisme d’Etat aux conséquences longtemps catastrophiques pour celles qui sont juridiquement assujetties. Comme l’écrit l’historien du droit, Jean-Louis Halperin, ce Code civil porte « la marque de l’autoritarisme » car « l’incapacité de la femme mariée est radicale.[3] » Assurément. Ajoutons que le père peut également, si son « enfant est âgé de moins de 16 ans commencés », le faire « détenir pendant un temps qui ne pourra excéder un mois. » (Art. 376). Admirable et digne d’un hommage national ? 

A ceux qui chantent les louanges de Napoléon et qui ne manqueront pas, comme à l’Elysée, au gouvernement et dans la majorité présidentielle, de hurler à l’anachronisme en prétendant incarner la rectitude méthodologique indispensable à l’écriture objective de l’histoire, rappelons quelques faits qu’ils ignorent ou qu’ils feignent d’ignorer pour mieux défendre leur sinistre champion, raciste, sexiste et promoteur d’un ordre patriarcal particulièrement rigoureux. Dès le 5 septembre 1791, Olympe de Gouges rédige une Déclaration des droits la femme et de la citoyennedestinée à établir l’égalité civile et politique des deux sexes, selon la formule alors employée. Deux ans plus tard, en avril 1793, le montagnard Gilbert Romme élabore une nouvelle Déclaration des droits dans laquelle, il écrit – art. 2 - : « Tous les hommes ont un droit égal à la liberté, quels que soient leur âge, leur sexe et leur couleur. [4] » Il en va de même pour l’exercice des prérogatives attachées à la condition de citoyen, laquelle s’ouvre enfin aux citoyennes. En vain puisque la première constitution républicaine de ce pays, celle du 24 juin 1793, reconduit la minorité politique des femmes.

L’accusation d’anachronisme, de même l’invocation convenue et souvent paresseuse de la « complexité » des événements, ne sont donc que de vulgaires béquilles rhétoriques qui permettent aux idéologues et aux bavards médiatiques de persévérer dans leurs représentations communes en faisant croire qu’ils sont les défenseurs rigoureux de la « science historique. » Avec la bénédiction de ces gardiens obtus du Temple national, soutenus par les mythologies hexagonales que l’on sait, les responsables politiques font leurs ces arguments car ils légitiment opportunément leurs compromissions, leurs intérêts partisans et leurs manœuvres électorales.

Le 5 mai 2021, Emmanuel Macron célèbrera le bicentenaire de la mort de Napoléon avant d’aller se recueillir quelques jours plus tard, le 10 du même mois, devant le monument érigé dans les jardins du Luxembourg en l’honneur des esclaves qui ont lutté puis arraché leur libération. Que l’indignité de ce « en même temps » commémoriel échappe à ses concepteurs comme à ceux qui les applaudissent en dit long sur les rapports qu’ils entretiennent avec ce passé. S’y ajoute un mépris stupéfiant à l’endroit des hommes et des femmes qui vivent dans ce pays, et plus encore envers les premier-e-s concernés qu’ils pensent sans doute satisfaire.

Il faut vraiment faire des uns et des autres moins de cas qu’il n’est juste pour croire que la grossièreté de ce calendrier et la vulgarité insigne de cette manœuvre leur échapperont, et qu’ils seront charmés par les discours tenus en cette occasion. Des remarques similaires pourraient être faites à propos des femmes. D’un côté, l’hommage rendu à l’Empereur dont la misogynie s’est faite droit, de l’autre l’affirmation péremptoire selon laquelle la lutte pour l’égalité homme-femme est au plus haut de l’agenda politique. Sinistre bric-à-brac commémoriel et véritable Barnum animé par des demis-habiles qui se croient astucieux et fidèles à l’histoire alors qu’ils célèbrent un homme qui, en rétablissant l’esclavage, a commis « un grand crime (…) envers l’humanité » ; celui-là même qui depuis longtemps « déshonorait[5] » le pays.

Vivant, Napoléon a suscité la haine de beaucoup en France, plus encore en Europe et dans les colonies. Mort, il est honoré par une cohorte hétéroclite de nostalgiques d’une grandeur bâtie sur la dictature, les guerres, les conquêtes et la servitude, mais cela n’empêche pas ces dévots et ces opportunistes de se prendre pour de vaillants républicains. « Paul Ricœur, réveille-toi ! Ton élève et prétendu disciple piétine tes enseignements et ta philosophie. »

Concluons en laissant la plume à Châteaubriand qui connaissait fort bien celui qu’il n’hésite pas à qualifier de despote soucieux de bâillonner toute « pensée » pour n’entendre que des louanges. De là cette conséquence : lui au pouvoir, « la vérité disparut. » « Les qualités de Napoléon sont si adultérées dans les gazettes, les brochures, les vers, et jusque dans les chansons envahies de l’impérialisme, que ces qualités sont complètement méconnaissables. Tout ce qu’on prête de touchant à Bonaparte (…) sont des billevesées que démentent les actions de sa vie. (…) Domination personnifiée, il était sec ; cette frigidité faisait antidote à son imagination ardente, il ne trouvait point en lui de parole, il n’y trouvait qu’un fait, et un fait prêt à s’irriter de la plus petite indépendance : un moucheron qui volait sans son ordre était à ses yeux un insecte révolté. (…) Bonaparte, comme la race des princes, n’a voulu et n’a cherché que l’arbitraire. (…) La Révolution, qui était la nourrice de Napoléon, ne tarda pas à lui apparaître comme une ennemie ; il ne cessa de la battre.[6] » Admirable et digne d’un hommage national ?

Il est des honneurs accordés à certains personnages qui déshonorent celles et ceux qui les rendent. C’est le cas des cérémonies qui s’annoncent.

Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : « Ennemis mortels ». Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, La Découverte, 2019 et, avec O. Slaouti (dir.), Racismes de France, La Découverte, 2020.

 

[1]. Voir L. Sala-Molins, Esclavage et réparation. Les lumières des capucins et les lueurs des pharisiens, Paris, Lignes, 2014, et les textes du XVIIèmesiècle présentés et analysés dans cet ouvrage.

[2]. F. Furet ; «  Bonaparte » in Dictionnaire critique de la Révolution française, sous la dir. de F. Furet et M. Ozouf, Paris, Flammarion, 1988, p. 225.

[3]. J-L. Halpérin, « Code civil. » in Dictionnaire de la culture juridique, sous la dir. de D. Alland et St. Rials, Paris, PUF, 2014, p. 203. 

[4]. G. Romme, « Les Droits de l’homme n’appartiennent pas qu’aux hommes. » in Paroles d’hommes (1790-1793), présentées par E. Badinter, Paris, P.O.L, 1989, p. 136. (Souligné par nous.)

[5]. V. Schœlcher, Esclavage et colonisation, Paris, PUF, 2007, p. 154. Rappelons que le décret d’abolition du 27 avril 1848 prévoit une peine exemplaire et infâmante – art. 8 – puisque « toute infraction aux dispositions » dudit décret, « entraînera la perte de la qualité de citoyens français. »

[6]. Chateaubriand, « Caractère de Bonaparte. » in Mémoires d’outre-tombe, Paris, Le Livre de Poche, 2003, tome 1, Livre 25, chap. 6, pp. 1222, 1223 et 1225.

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