« L’un a frappé, les autres tenaient »

Jean-Pierre G. a passé neuf ans en prison. Peu avant sa sortie, il a déposé plainte contre un surveillant pour un coup porté au visage qui l’aurait rendu totalement sourd d’une oreille. Deux ans plus tard, il est toujours sans nouvelles de son dossier. Il témoigne.

Recueilli par Sarah Bosquet, de l'Observatoire international des prisons-section française (dossier "Violences des surveillants", 12/19)

« Nous étions trois en cellule, alors qu’elles sont prévues pour deux. Ils voulaient mettre une quatrième personne. J’ai accepté le troisième, mais j’ai refusé le quatrième. J’ai menacé le chef verbalement, mais ça n’a pas été plus loin. Et je me suis retrouvé au mitard [quartier disciplinaire, ou QD]. Dès le premier soir, les trois surveillants en poste me sont tombés dessus parce que j’avais menacé le chef de bâtiment. Il y a une fouille obligatoire. Comme je suis handicapé du bras gauche, il y a certaines choses que je ne peux pas faire. En plus, ils m’avaient menotté (je n’ai pas compris pourquoi). Ils ne voulaient rien comprendre quand je disais que je ne pouvais pas bouger mes affaires menotté. C’est là que le surveillant m’a mis une gifle. Ils étaient trois, des costauds. L’un a frappé, les autres tenaient. Quand il a fermé la porte, j’ai entendu qu’il rigolait : « T’as vu ce que je lui ai mis ? » Je n’avais jamais entendu ça, même pen­dant mes années en centrale. Les violences physiques des surveil­lants, c’était aussi la première fois que ça m’arrivait, et même la première fois que je voyais ça. Et pourtant, j’ai une vingtaine de prisons derrière moi…

Le premier soir au QD, quand ils m’ont frappé, j’ai passé la nuit sans vêtements, sans sweat, rien. J’étais en caleçon sur le mate­las, je n’avais ni drap ni couverture. C’est grâce à la médecin qui est venue le lendemain matin me voir au QD que j’ai pu récupérer le reste de mes affaires, les couvertures, les draps. Je lui ai dit que suite à ce coup que m’avait donné le surveillant, je n’entendais plus de l’oreille gauche. Elle m’a dit qu’elle allait faire le nécessaire pour que je puisse venir le lundi à l’US [unité sanitaire]. Le lundi, quand l’autre médecin est passé, il a été honnête avec moi : « Les surveil­lants vous enverront quand ils auront le temps. » Ils ont beau être médecin, souvent ils ne disent rien parce que sinon, c’est le bordel pour eux aussi. Finalement je n’ai vu un médecin que trois semaines plus tard. La médecin m’a expliqué à ce moment-là qu’elle avait demandé plusieurs fois à ce que je vienne, mais les surveillants ne m’amenaient pas. Bon, c’est vrai que j’avais dit à un de ceux de l’agression : « Si tu m’ouvres la porte, je t’explose la tête. » Donc les menaces ont dû ralentir aussi… Mais ce n’est pas une excuse. Quand je suis sorti de prison en septembre, j’ai fait des analyses avec un ORL. Je pensais mettre un sonotone et que ce serait réglé, mais je suis sourd à 100 % de cette oreille. Si je veux réentendre de ce côté, il faut que je mette un implant. On n’arrive pas à définir d’où ça vient, vu que je n’ai pas eu les soins avant…

Mais j’avais quand même récupéré un certificat médical, que j’ai pu joindre à mon dossier. J’ai pu déposer plainte alors que j’étais en prison, comme j’avais une connaissance à la gendarmerie. J’ai été transféré rapidement – c’est ce qu’ils font à chaque fois, quand ils savent que ça chauffe pour eux – et les six derniers mois se sont super bien passés. J’ai discuté avec le personnel de ce qui s’était passé dans l’autre prison, ils connaissaient certains de ces surveillants, ils m’ont dit que ça ne les étonnaient pas. C’est une équipe qui tient la barre au mitard, c’est toujours les mêmes quatre ou cinq types. Ils se croient au-dessus de tout. Ils se croient tout permis parce que ce sont des anciens de la pénitentiaire. Généralement, toutes les embrouilles partent du mitard. J’ai eu des copains qui avaient été frappés par eux au mitard. Je leur ai demandé s’ils pouvaient venir témoigner en ma faveur, mais ils ne voulaient pas se mettre dans l’embarras avec eux, même s’ils me connaissaient bien, parce qu’ils savaient que j’allais aller loin. Ils sont trois ou quatre, mais ce sont des gens qui sont sortis, ils ne veulent plus en entendre parler, ils préfèrent fermer les yeux. Moi je ne veux pas fermer les yeux : j’ai perdu l’audition ! Sans ça, j’aurais sûrement laissé couler aussi. Et quand tu es encore à l’intérieur, il y a la peur des représailles des surveillants. Ils peuvent t’emmerder sur pas mal de choses, t’empêcher de travailler… Ils ont la mainmise sur tout. Comme ils se parlent entre eux, tu peux devenir un paria dans la prison. Malgré tout, je conseille à tous ceux qui ont été violentés de porter plainte. »

Découvrez les articles du dossier "Violences des surveillants : brisons le silence", déjà parus ou à paraître:

  • Lire notre rapport sur les violences des agents pénitentiaires.
  • Découvrir le numéro de notre revue Dedans Dehors consacré aux violences des surveillants.

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