En prison, des échanges sous surveillance et des appels au prix fort

Avoir des nouvelles de l’extérieur, savoir que l’on compte pour ses proches, pouvoir les soutenir quand ils en ont besoin : c’est tout l’enjeu des courriers et du téléphone en prison. Mais difficile d’entretenir les relations face aux obstacles pratiques et à l’absence totale d’intimité. Des difficultés que l’installation de lignes fixes en cellule ne résoudra que partiellement.

Par Marie Crétenot de l'Observatoire international des prisons-section française. "Proches de détenus", 10/15.

« Comment tenir à l’ombre ? Grâce aux gens qui t’aiment – et que tu aimes. Ces liens, c’est fondamental dans le néant carcéral. C’est la clé pour rester debout. » Ancien détenu, G. se souvient de la « joie intense » éprouvée à la vue de la main du vaguemestre plongeant un courrier dans la boîte à lettres, installée tout contre la porte de sa cellule. « Savoir qu’à l’extérieur, on a pris du temps pour s’adresser à toi, que tu comptes, c’est précieux. » Mais ces brèches dans l’isolement, ces ouvertures qui brisent temporairement le vase clos de la prison sont aussi une épreuve. « Un viol de l’intimité. » Car tous les mots échangés par courrier sont soumis au regard du vaguemestre. Toutes les paroles prononcées par téléphone sont susceptibles d’être écoutées et enregistrées1. Tout ce que les personnes détenues aimeraient préserver, garder pour elles, est exposé à l’ingérence de la pénitentiaire, doublée de celle des autorités judiciaires quand elles ne sont pas encore jugées. Ce qui nourrit, donne de la force, a ainsi une contrepartie paradoxale et douloureuse : être exposé dans son intimité, placé en position de vulnérabilité. Alors certains se brident par pudeur, ou pour ne laisser aux institutions aucune faille à exploiter. Et, faute de pouvoir s’exprimer librement, parfois les sentiments s’emmurent.

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Derrière les murs, les appels ne passent que dans un seul sens. Hors de la prison, les proches ne peuvent joindre le leur, même en cas d’urgence. Et les conversations doivent se faire dans le brouhaha des cours de promenade ou les échos des couloirs. « Les téléphones sont souvent près des rambardes des coursives. Il y a toujours des gens, ça résonne, matons et détenus entendent tout »2, déplore Étienne, sorti de prison. Il n’y a pas d’isolation phonique en effet. Condamné pour cela en 20143, l’État a assuré lors d’un nouveau recours en 20174 qu’un marché était conclu depuis fin 2015 pour remplacer les points phone par des cabines. Le juge s’est laissé convaincre. Mais, concrètement, rien n’a été fait. Bruits donc, et absence de confidentialité. Mais surtout, horaires limités, en décalage avec la vie de famille et les contraintes professionnelles. Les points phone ne sont accessibles qu’en journée, qui se termine tôt en prison (entre 17 h 30 et 18 h). Impossible de téléphoner le soir à ses enfants. Difficile le reste du temps de les joindre quand ils sont à l’école. Compliqué aussi d’échanger avec quelqu’un qui travaille. Entre midi et 13 h 30, tout le monde est confiné en cellule.

Le portable, objet de toutes les passions

Autre gageure : éviter les appels surtaxés vers des portables. Le téléphone se paye au prix fort. Certains dépensent, quand ils le peuvent, pas moins de 250 € par mois pour parler une demi-heure à peine par jour aux êtres qui leur sont chers. Une société a le monopole de l’exploitation des points phone, la Sagi. Ses bénéfices sont tirés des appels passés. Le contrat de délégation de service conclu depuis 2007 l’autorise à amortir ses fournitures et à se rémunérer sur la vente des communications téléphoniques. Et, petit arrangement avantageux pour l’État, celui-ci l’a laissée inclure dans le prix les frais liés aux écoutes, enregistrements et archivages des conversations. Le Conseil d’État5 vient de censurer cette disposition faisant porter aux prisonniers le coût de la violation de leur intimité. Le prix devrait donc légèrement diminuer. Mais quoi qu’il en soit, l’addition est salée : vingt minutes d’appel quotidien sur un poste fixe coûtent environ 70 € par mois, plus de 160 € si on appelle un portable. Pour les plus isolés, ceux dont les proches sont dans les collectivités d’outre-mer ou à l’étranger, téléphoner est un luxe pratiquement inaccessible. Parler vingt minutes, sur un fixe ou un mobile, peut atteindre 25 €. Un mois à ce rythme, c’est 775 €.

Comment ne pas mesurer, dans ces conditions, l’attraction que peut représenter un portable, même interdit ? Un mobile vendu 30 ou 40 € à l’extérieur, se négocie 300 € à l’intérieur. Parfois plus. « C’est très cher », admet la conjointe d’un détenu. « Il y a la peur qu’il se fasse prendre. Le risque qu’il ait à s’en débarrasser. Mais les points phone sont tellement hors de prix qu’en deux mois, le portable est rentabilisé. » Il permet de faire vivre les relations, de diminuer la distance et l’absence. Et de pouvoir être présent à des moments clés. Avec des mots non retenus. « Impossible sinon de communiquer lorsque l’on ne va pas bien, la nuit par exemple », raconte un parent. Un soir, une mère reçoit un texto de son fils détenu : « Ne me laisse pas seul cette nuit. » Incarcéré depuis trois semaines, il ne pouvait ni la voir, ni lui parler, l’autorisation de visite ou de téléphone n’étant pas encore délivrée. « On a communiqué toute la nuit. Ces SMS m’ont permis de respirer, de savoir qu’il allait bien – la seule chose qui comptait. »

Lutter contre les portables en prison est « une bataille perdue »6, souligne un cadre de la pénitentiaire. Pourtant, l’administration, les autorités judiciaires multiplient les sanctions (placement au quartier disciplinaire, retrait de réduction de peine, condamnation pénale, etc.). Souvent sans ménagement. « Mon fils a vu sauter la permission de sortir qu’il avait obtenue pour aller voir son oncle mourant parce qu’il n’a pas voulu dire qui lui avait prêté un téléphone, s’indigne une mère. Il a pourtant dit que c’était juste pour pouvoir appeler son oncle. Rien à faire. » La répression fait des dégâts, mais tourne à vide. Elle n’endigue pas le besoin de communiquer. Plus de 40 000 téléphones et accessoires ont été saisis en 2017. 5 000 de plus que l’année précédente. Des portables utilisés pour quoi ? « Bien souvent pour appeler la copine ou le gamin en dehors des horaires des points phone »7, reconnaît Aurélie Pascal, représentante du Syndicat national des directeurs pénitentiaires. Pourtant, au lieu d’ouvrir la réflexion, le ministère de la Justice l’a close. La proposition de la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté d’introduire des téléphones portables bridés à quelques numéros autorisés a été balayée, au profit d’une politique des petits pas qui élude le cœur de la problématique.

Le ministère a conclu un nouveau marché pour installer d’ici fin 2020 des téléphones fixes dans chaque cellule (à l’exception des quartiers d’isolement et disciplinaire). L’accès au combiné sera facilité, mais l’intimité pas mieux préservée. Chaque poste fixe comprendra des dispositifs d’écoute et d’enregistrement des conversations. Et en cellule surpeuplée, toujours le même écueil. Les codétenus resteront, malgré eux, témoins des échanges. Et la question du coût reste prégnante8. Escompter ainsi diminuer les téléphones portables est illusoire. Le ministère le sait. Mais, au lieu d’oser faire un pas décisif dans la préservation des liens des personnes détenues et de leurs proches, il s’enferme dans la répression et la débauche de moyens pour brouiller les communications, garder tout échange sous son contrôle, même à pure perte. Sociale comme économique. 20 millions d'euros en 2019, portés à 35,5 millions en 2022, sont prévus pour traquer les portables et percer cette petite bulle de respiration.


Découvrez les articles du dossier "Proches de détenus", déjà parus ou à paraître:


(1) À l’exception des appels passés aux avocats et au Contrôleur général des lieux de privation de liberté.
(2) Les Inrockuptibles , « Prison : le téléphone fixe dans les cellules, une vraie révolution ? », 14 janvier 2018.
(3) Conseil d’État, arrêt du 23 juillet 2014, n°379875.
(4) Mémoire en défense du garde des Sceaux, Instance n° 1700716, Tribunal administratif de Clermont-Ferrand.
(5) Conseil d’État, arrêt du 14 novembre 2018, n°418788.
(6) Sud-Ouest avec l’AFP, « Brouillage, téléphones fixes : le plan du gouvernement pour lutter contre les portables en prison », 21 août 2018.
(7) Les Inrockuptibles, art.cit.
(8) Les tarifs prévoient des forfaits dégressifs (on passe de 0,16€/min vers un portable dans un forfait de 20€ à 0,11€ dans un forfait à 90€) mais toujours plus chers qu’à l’extérieur : entre 70 et 100€/mois pour 20 minutes d’appel quotidien vers un portable.

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