Plus tôt que prévu

Inspirée par l’actualité portant sur l’état de santé actuel du Chef d’Etat gabonais, ma réflexion interroge la loi de l’omerta coutumièrement entretenue sur la santé des présidents africains.

En juin 2009, très affecté par le décès en mars de la même année de son épouse Edith Lucie Bongo, Omar Bongo Ondimba rend l’âme à Barcelone après plusieurs mois de spéculation sur son état de santé. Afin de respecter la Constitution gabonaise, des élections présidentielles anticipées sont convoquées en août de la même année. Après constat de la vacance du pouvoir, selon la Constitution, le Président du Sénat, Rose Francine Rogombé devient Présidente de la transition en attendant l’organisation des élections présidentielles anticipées et le verdict des urnes…

Les tractations battent alors leur plein. Bongo I, patriarche du système au pouvoir s’en est allé en laissant plusieurs dauphins qui n’arrivent manifestement pas à fédérer leurs factions au sein du parti-État devenu orphelin. C’est ainsi que les guéguerres d’égo et les ambitions personnelles intensifient une surenchère nauséabonde et macabre avant même l’inhumation du défunt Président. Sans gêne pour le deuil-national-plutôt-familial-et-partisan qui frappe le pays, les anciens colistiers et acolytes devenus adversaires du jour au lendemain s’entredéchirent pour succéder enfin à OBO[1]. En effet, tout le monde rêve de devenir président mais il n’y a hélas qu’un seul fauteuil au Palais du bord de mer de Libreville…

Rembobinons…

Nous sommes en mai 2009, la rumeur spécule qu’Omar Bongo dont l’état de santé est jugé sérieux, a été évacué en catimini dans un avion médicalisé vers une destination entre l’Allemagne, le Maroc et finalement l’Espagne. Mais les trois pays ne sont pas situés dans un même territoire national, c’est pourquoi les Gabonais qui ne se satisfont pas d’un silence lugubre sont inquiets au point d’installer une psychose collective dans le pays. Dans les principales villes et dans la capitale, les  forces de sécurité font leur patrouille pour intimider les va-t-en-guerre, réalisent des contrôles d'identité inopinés, arrêtent des boucs émissaires qui n'ont rien fait, font la fouille des véhicules en guise de fausse piste pour annoncer en réalité  l'état d'urgence comme d'habitude lorsque le pays est en état d'alerte maximale. Mais cette fois, cela ne suffira pas, la situation est hors de contrôle, irréversible. Les citoyens veulent savoir où se trouve exactement leur président. Ils ont le droit de savoir ce qui se passe, ce n'est pas une option ni une faveur, c’est un devoir d’État que de les informer.

En 2009, je résidais à Madrid et je scrutais à la loupe, comme nombre de Gabonais de la diaspora, les pages webs et divers blogs dont la ligne éditoriale offraient la part belle à l’actualité sur le Gabon. Le blog www.bdpgabon.org était à l’époque l’un des abreuvoirs privilégiés de scoops truculents concernant l’information gabonaise sur Internet, avant la percée ultracompétitive de Facebook et de tous les autres méga-macro-giga-réseaux sociaux connus aujourd’hui. Sur son blog, courant mai 2009, le degré zéro du cyberactivisme gabonais, le Dr. Mengara a lancé un appel à participation pour former une délégation de compatriotes désireux de se rendre avec lui à Barcelone afin d’aller s’enquérir de l’état de santé du Président si tant est qu’il fût toujours en vie, pour étayer au mieux enfin les lanternes des concitoyens. Dr Mengara a laissé un numéro de contact où le joindre pour plus de précisions. J’hésite quelques instants, puis le combiné en main, je décide d’appeler sur ce numéro. La voix à l’autre bout du fil me répond et c’est bien lui-même. Il m’explique brièvement ce que je savais déjà, loue mon courage parce qu’à l’époque, n’était pas comme lui « cyberactiviste à visage découvert qui voulait », les intimidations étant naguère légion et les téléphones androïdes un luxe indécent inaccessible à n’importe qui, en ce temps-là. Peu - y compris les caudataires qui se découvrirent présidentiables durant les funérailles de ce dernier- n’osaient donc affronter, les mains nues, Omar Bongo Ondimba de son vivant, l’un des grands architectes de la Françafrique à l’aura tentaculaire… Quelques jours plus tard, le déplacement initié par l'un des fondateurs de "Bongo Doit Partir" n'aura plus lieu, Omar Bongo sera déclaré mort officiellement sous la pression des autorités espagnoles...

Toujours concernant l’état de santé de personnalités gabonaises, souvenons-nous également du décès à l’âge de 57 ans, le 12 avril 2015 à Yaoundé, du remuant et intrépide Mba Obame. Son état de santé s’était considérablement dégradé depuis 2009. Une rumeur persistante parlait d’une maladie qui serait la conséquence d’un empoisonnement par inhalation ayant eu lieu lors d’une de ses interventions au micro pendant la campagne des élections présidentielles anticipées d’août 2009. Il s’agirait d’un empoisonnement commis par des infiltrés corrompus de son équipe de campagne lors des présidentielles de 2009. Mais aucun communiqué officiel de la part de son nouveau parti politique, l’Union Nationale, ni de la part de sa famille biologique ne permit d’en avoir le cœur net. Son état de santé et les spéculations qui en découlèrent furent conjugués au conditionnel hypothétique selon la logique d’une omerta en usage sur la santé des personnalités politiques dans le pays, même lorsque la situation devient irréversible...

Interrogé le 27 octobre dernier sur l’état de santé du président de la République, le Porte-parole de la Présidence Gabonaise affirmait, non sans crispation : « Rien de grave, une simple fatigue passagère due à une intense activité qu’il a pu mener ces derniers mois à la fois, sur le plan diplomatique que sur les chantiers des reformes. Les médecins ont estimé qu’il lui fallait du repos et c’est ce qu’il fait, prendre du repos ».

Je ne mentionnerai pas ici les manigances qui entourèrent l'annonce de la mort de Léon Mba Minko, Premier président gabonais et des stratagèmes qui furent mis en place pour préparer sa succession pour la simple raison que cette époque appartient à une autre génération. Cependant les mémoires d'antan se souviennent d'un modus operandi fort similaire, après le scénario d'un décès à Paris, la stratégie du silence et de la psychose fut exécutée sur le territoire gabonais "en attendant" de mieux "gérer" la situation... 

Hors des frontières gabonaises, les cas des défunts Eyadéma et Mobutu ne sont pas en reste.  Et que dire de la santé de Paul Biya, président camerounais « réélu » il y a quelques semaines à une écrasante majorité alors qu’il dirigerait son pays, une bonne partie de l’année depuis une résidence en Suisse…

Face à un amateurisme inquiétant et chronique en stratégie de communication politique et institutionnelle de la part de certaines équipes de communication de "haut niveau" qui préfèrent entretenir un flou volontaire au sommet de l'État, en guise de formule dilatoire "en attendant", en lieu et place d'une communication formelle et franche pour ne pas installer gratuitement un climat nocif, seul un fragment de texte tiré d’un post de Léopold Codjo Rawambia, internaute gabonais et professeur à l’Université Omar Bongo de Libreville m’inspire:

La vie s’arrête...toujours...

La vie...s'arrête toujours, pour nous tous, quand les horloges de nos vies cessent brutalement de tourner...parce que le vent refuse désormais d’alimenter la pendule qui injectait l’air dans nos poumons...

La vie...s’arrête toujours...pour nous tous, faibles comme puissants, parce que personne aujourd’hui n’a encore pu trouver l’élixir de la jouvence éternelle...ce liquide très précieux qui permettra à l’homme d’obtenir l’éternité... Quel ennui ressentirons-nous de savoir que l’on est immortel !!!

Dieu merci et bienheureusement l’homme dans son immense sagesse n'a pas encore osé franchir ce Rubicon-là ...

La vie...s'arrête toujours...pour nous tous, chacun en son temps, quand les horloges de nos vies cessent de tourner brusquement sans nous avertir... Curieusement, malgré cette évidence, nous ne sommes jamais préparés à accepter nos propres départs, les départs ou les absences définitives des gens que nous aimons parce qu’on fait semblant, en mettant des œillères, de conjurer ce mauvais sort...qui est pourtant fortement inscrit ou marqué en nous dès notre naissance...[1]

En résumé, mourir en politique, c'est être dans l'incapacité, l'incapabilité, l'improbrabilité psychologique, psychique, psychosomatique, psychiatrique pour un chef d'État de diriger un pays. En pareille situation, pour ne pas paralyser tout l'appareil, les institutions demeurent tandis que les humains (tré)passent (mal)heureusement...

 

[1] https://www.facebook.com/dany.ebang/posts/10213561300329089

 

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