« L’affaire collective », documentaire terrifiant sur un scandale sanitaire

Ou comment, après l’incendie d’une discothèque à Bucarest, le journaliste d’un quotidien sportif parvient à révéler la fraude, les conflits d’intérêt et la corruption qui gangrène les hôpitaux.

« Quand la presse s’incline devant les autorités, les autorités maltraitent les citoyens » : c’est ainsi que le journaliste Catalin Tolontan justifie ses investigations face à ceux qui lui reprochent de fouiller les poubelles lors d’un débat télévisé.

En l’occurrence, c’est plus que de la maltraitante. Après l’incendie du club Colectiv en 2015 à Bucarest, ayant fait 27 morts et quelque 180 blessés, 37 personnes décèderont peu après des suites d’infections nosocomiales contractées dans des hôpitaux, les autorités roumaines ayant tout fait pour empêcher leur transfert vers l’étranger afin de recevoir des soins adaptés.

L’affaire collective suit les journalistes du quotidien sportif Gazeta Sporturilor dès les premiers jours de l’enquête. Le réalisateur Alexander Nanau les filme quand ils planquent, découvrent les comptes off shore d’un laboratoire, font vérifier leurs intuitions par un autre laboratoire, s’interrogent, cherchent des sources, reçoivent la médecin Camelia Roiu, première lanceuse d’alerte, puis deux comptables apportant la preuve de millions d’euros disparus dans de fausses factures émises par une clinique, s’obstinent à comprendre pourquoi les hôpitaux roumains ne peuvent soigner un patient légèrement brulé.

Des images rares du travail d’investigation réalisée par toute une rédaction prise dans le tourbillon de ses révélations.

La bande annonce du film « L'affaire collective » d'Alexander Nanau

Autres images rares, celles prises au cœur du ministère de la santé roumain. Peu après l’incendie du club dont il fut révélé qui avait pu ouvrir sans sortie de secours, le ministère de la santé démissionne. Vlad Voiculescu lui succède. Ancien activiste pour le droit des patients, il offre à Alexander Nanau un accès inédit et permanent aux coulisses du ministère de la Santé. Ministre atypique, il ne restera que six mois en fonction, mais il a permis à la caméra de saisir sa volonté de transparence, la bureaucratie, la frilosité de ses conseillers, sa prise de conscience de la défaillance de la démocratie et de ses institutions, ses craintes, sa faible marge de manœuvre pour purger le système. « Je me demande si la moindre mesure que j’ai prise tiendra », concède-t-il

Alexandre Nanau aurait pu se contenter de filmer ce face à face entre la presse et le pouvoir, une histoire d’affrontement.

Mais sa camera est aussi compassionnelle et saisit la colère ou l’abattement des familles qui cherchent la vérité sur le décès de leur enfant, le courage d’une femme mutilée et gravement brulée lors d’une séance photo digne d’une performance.

Dans un montage efficace, une narration digne d’un film de fiction, ces séquences rappellent que la corruption n’est pas qu’une affaire d’argent. Elle tue aussi.  

Sophie Dufau, journaliste à Mediapart

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Ce film a remporté le European Film Award du meilleur documentaire en 2020, a été nommé aux Oscars en 2021. Il est diffusé au cinéma en France à partir du mercredi 15 septembre et soutenu par Oh my doc ! un label créé par France Culture, La Cinémathèque du documentaire, Les Ecrans, Mediapart et Tënk pour soutenir le documentaire en salle.

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