« Notturno », voyage au bout de la nuit des pays en guerre

« Notturno », qui sort en salle ce mercredi 22 septembre, a été tourné au cours des trois dernières années le long des frontières de l’Irak, du Kurdistan, de la Syrie et du Liban. Mais c'est surtout l'universelle douleur des civils abandonnés que Gianfranco Rosi a choisi de filmer.

La bande annonce du film « Notturno » de Gianfranco Rosi © CineartBE
Ce long métrage a été projeté le 25 août 2021 aux États généraux du film documentaire de Lussas. Voici ce que nous écrivions alors : 

« L’une crie, l’autre pleure. Dans une prison où son fils est mort sous la torture, une femme caresse les murs sur lesquels vibre encore sa présence. Elle « entend sa voix », sent « l’odeur de son sang », hurle-t-elle, entourée d’autres mères venues se recueillir entre ces quatre murs qui furent le tombeau de leurs proches. Plus tard, ailleurs, une autre mère écoute sur son téléphone portable les messages vocaux que sa fille, prisonnière de Daech, a réussi à lui envoyer au péril de sa vie et dans un souffle chuchoté. La caméra fixe son doigt qui passe d’un message à l’autre et, sur son visage, presque hors cadre, coule une larme. Notturno est ainsi fait de tableaux. Des scènes magistralement douloureuses, filmées avec une infinie douceur.

Si Gianfranco Rosi rappelle que la guerre est là, au bruit de mitraillettes au loin, aux drapeaux qui flottent, aux tanks qui passent, aux militaires qui s’entraînent, ceux qui nous la racontent n’en donnent que des bribes : des patients d’un asile psychiatrique répètent une pièce de théâtre relatant l’absurde destin de leur pays ; devant ses dessins, un enfant raconte à la psychologue, en bégayant, les atrocités que Daesh a fait subir aux familles yézidies ; ce sont aussi les messages vocaux de cette fille séquestrée.

Pas d’États dans ce monde. On n’y croise que des militaires et des civils aux souffrances silencieuses. Pas de frontières non plus. On sait seulement que la nuit est infiniment longue et peuplée de gens au regard triste. Ainsi ce jeune homme (15 ans ? 20 ans ?) qui se lève chaque matin pour trouver dans les marais ou dans les bois de quoi nourrir la famille. La mère cuisine et range, les frères et sœurs font leur devoir à même le sol, il s’allonge sur un canapé pour dormir. Aucune colère, pas de dialogues. Tout est silence.

Le cinéma de Gianfranco Rosi n’est pas didactique. Il est fait d’émotion : ainsi, Sous le niveau de la mer, tourné en 2008 mais sorti en France en 2016 et récompensé du Grand Prix du festival Cinéma du réel, s’attardait auprès d’une communauté de laissés-pour-compte dans le désert californien. En 2015, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, racontait la vie d’un enfant sur une île où s’échouent des milliers de migrants.

On pourrait lui reprocher un penchant esthétisant, une obsession de la beauté de l’image, mais c’est justement là son engagement. Dans Notturno, l’art de filmer la douleur et l’abandon des populations, l’art de tourner de longues séquences où le vent, la boue, les inondations rappellent aussi de quoi est fait ce monde, nous installe dans un sentiment d’abandon, une bouleversante solitude.

Doucement, lentement, Gianfranco Rosi expose la désolation, une désolation d’où peut surgir l’humanité.

Sophie Dufau, journaliste à Mediapart

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Notturno, un film de Gianfranco Rosi, 1 h 40. Sortie en salle le 22 septembre 2021. 


Ce film a reçu le label “Oh my doc !” créé en 2020 par France Culture, la Cinémathèque du documentaire, l’association Les Écrans, la plateforme Tënk et Mediapart pour soutenir chaque mois la sortie en salle d’un documentaire remarquable.

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