Le monde manque de poètes

Hommage à Darwich, Césaire, Neruda /Le monde manque de poètes/de ceux qui convoquent les vents et les tempêtes/qui traversent les océans dans les cales des navires et survivent en chantant /Lorsqu’ils disparaissent une comète apparaît /sa lumière phosphorescente éclaire les nuits bleutées

Hommage à Darwich, Césaire, Neruda -Le monde manque de poètes/de ceux qui convoquent les vents et les tempêtes/qui traversent les océans dans les cales des navires et survivent en chantant /Lorsqu’ils disparaissent une comète apparaît /sa lumière phosphorescente éclaire les nuits bleutées

                              I

Je te salue Darwich

Enfant tu avais vu

les anges se battre avec le loup

dans la cour de ta maison

Tu pris le chemin de Cordoue

à la recherche de soi vers l’inconnu

qui forge le destin

Citoyen d’un royaume pas encore né -

avec tous les cœurs d’homme pour nationalité -

nul besoin du souvenir :

Le Carmel est en moi !

 

Mort maintes fois

tu ressuscites souvent

Et à mesure que tu vieillis

l’enfance grandit en toi

Ceux qui naîtront

naîtront sous les arbres

naîtront sous la pluie

naîtront de la pierre

Au cœur de l’enfer beyrouthin

tu t’obstines et décèles

dans la tranchée

les signes de grossesse

 

Ta langue est ton pays

Tu écrivais pour dire

où tu étais et où tu te tiens

Tellement poète qu’avec tes mots

tu fis surgir la patrie

ses collines enfouies sous le myrte

de tes pères

ses jardins croulant sous le jasmin

- autre nom de ta mère

 

Charriant un torrent d’arbres tu clamais :

Nous aimons la vie autant que possible

et tu tenais le registre des choses qui méritent vie :

les prémisses de l’amour

les écrits d’Eschyle

la peur que les chansons inspirent aux tyrans

et d’abord et avant tout

la mère des commencements

ta Dame    Palestine au silence obligée

qui te chantais si tu te taisais

 

                          II

Je te salue Césaire le magnifique

Marmonneur de mots-péléens

tu parles au nom de ton île cabossée  

S’il fallait te dessiner tu voulais

que ce soit avec terre mer végétal

 

A travers toi parle l’Afrique :

L’homme au fusil encore chaud est mort hier

Hier le convoiteux sans frein piétineur piétinant

saccageur saccageant est bien mort hier

Fier de ton bannissement

tu fais sauter le soleil

sur les raquettes de tes mains

plus haut

plus haut encore !

Très jeune tu t’entraînas à capturer

au lasso la vie

Dans ta gorge tremblent l’aurore

la musique indicible sauvée du désastre

et la sincérité des soifs longues

 

Tu rejetas le pacte de l’Eclipse

et tu réclamas le décompte des vies brisées

lançant à la meute colonialiste

comme on lance un gant :

Je ne joue jamais si ce n’est à l’an mil

Accomodez-vous de moi

Je ne m’accomode pas de vous

 

Les sous-continents fouettés

par les forces telluriques  

te transmirent une science d’oiseau-guide

Avec tes frères toujours tu naviguas

vers les rochers sauvages de l’avenir

 

                          III

Je te salue Neruda

tu le dis et le cries

J’écris pour une terre à peine sèche

le Sud solitaire

Je suis ici pour raconter l’histoire

de la paix du buffle

l’histoire fabuleuse et tragique

de ce pays l’Araucanie-gorge-minérale

tatoué de fleuves artériels

qui conclut avec ses fils

une alliance éternelle

Hommes pierres arbres racines

pas de différence

la terre le vent la pluie

l’écume combattante

les chênes torrentiels

répondent toujours présents

 

Inconsolable de la perte de Lorca

tu hurlais à la face des chacals

et des vipères assassines :

Devant vous j’ai vu le sang d’Espagne

se soulever pour vous noyer...

Venez voir le sang dans les rues

Venez voir…

criais-tu comme on crie au feu bras dressés

 

L’Araucanie t’apprit la patience

des longs enfantements

qu’après le temps des poignards

vient celui de la lumière

Brandissant l’étendard de la parole

de tes frères tu annonçais :

Voici venir l’arbre, c’est lui

l’arbre du peuple, tous les peuples

de la liberté, de la lutte

 

 

 

 

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