Exécution à froid d'un jeune palestinien, gisant inconscient à terre

L'impunité accordée par Israël à ses soldats et à ses colons est un corollaire de l'impunité accordée au projet colonialiste israélien. Dans "Malaise de la civilisation", Freud a livré des commentaires éclairants sur les fondements du vivre ensemble, soit le droit et la justice. Saper ces fondements, c'est saper la civilisation.

 Un soldat tire sur un jeune palestinien, gisant à terre et l’achève dans l’indifférence générale. La scène est loin d’être vide, d’autres soldats, des ambulanciers sont sur place. Aucun ne réagit, ne prête la moindre attention*. Tout laisse penser qu’il s’agit de quelque chose d’on ne peut plus banal. La lecture du « Livre noir de l'occupation israélienne, les soldats racontent" (éditions Autrement) le confirme. On ne saurait trop la conseiller.

L'ONG Breaking the Silence, que le gouvernement Netanyahou tente aujourd’hui de museler, y a rassemblé des témoignages de soldats israéliens ayant servi en Cisjordanie de 2000 à 2009. Des récits effrayants d'impunité totale - combien de soldats, de commandants et de haut gradés militaires poursuivis depuis 1967 ? Des gamins de 20 ans incités et encouragés à laisser cours à leurs pulsions destructrices.

Les titres des témoignages, numérotés, en donnent une idée :  n° 15, le commandant de brigade nous a expliqué, « tu t’approches du corps, tu mets le canon du fusil entre les dents et tu tires » ;  n°16, « ils ont ordonné à l’unité de tirer sur tout le monde dans la rue » ; n° 26, tu pouvais faire ce que tu voulais, personne ne posait de questions » ; n° 27, ils lui ont jeté une grenade, puis ils lui ont tiré une balle dans la tête ; n° 28, le commandant a dit : « je veux des cadavres criblés de balles » ; n° 29, le commandant de division a dit : « Vous êtes classés selon le nombre de personnes que vous tuez » ; n° 30, on a seulement tué quatre enfants.

Ce que donnent à apercevoir certains témoignages de l’indifférence avec laquelle ces horreurs sont commises et de la jouissance qu’elles procurent est glaçant. N°11, il a descendu un garçon de onze ans. « Certains disent, OK, j’ai descendu un gamin aujourd’hui. Ils rient… « Ouais, maintenant je peux dessiner un ballon sur mon arme, à la place d’un X. Ou un smiley ». N°12, ses membres étaient étalés sur le mur (explosion du corps d’une femme suite à l’ouverture en force de la porte d’entrée) : « le soir au dîner, quelqu’un a dit que c’était drôle, tout le monde a éclaté de rire, que les gamins aient vu leur mère étalée sur le mur ».

Un soldat analyse la situation (N°43, ça fait vraiment ressortir la folie en toi) : "Tu peux te faire plaisir et tout casser. C'est un peu comme sur MTV quand tu vois des types éclater leur guitare. Il y a plein de clips où un gars entre dans sa chambre et casse tout. C'est une sorte de fantasme logique, mais là tu as le pouvoir de le réaliser et puis ce ne sont pas tes affaires et tu es en guerre".

Au climat de violence dans laquelle baigne la vie quotidienne en Palestine occupée contribuent encore les agissements de bandes de colons armés et organisés. Tel le Klu, Klux, Klan autrefois dans le sud raciste des Etats-Unis d’Amérique,  ils multiplient razzias, rodéos dans les villages, incendies des champs, des maisons et des bâtiments, bastonnades et assassinats, kidnapping d'enfants... (référence, Israël, carte blanche aux colons violents, Olivia Elias, 1er octobre 2015 : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/011015/israel-carte-blanche-aux-colons-violents)

Triste tableau qui devrait inciter à méditer les commentaires de Freud à propos des fondements et de l’évolution d’une civilisation ("Malaise de la civilisation", 1929, consultable sur Internet)

"Le dernier, mais certes non le moindre trait caractéristique d'une civilisation apparaît dans la manière dont elle règle les rapports des hommes entre eux...Si pareille tentative faisait défaut, ceux-ci seraient alors soumis à l'arbitraire individuel, autrement dit à l'individu physiquement le plus fort qui les règlerait dans le sens de son propre intérêt et de ses pulsions instinctives... En opérant cette substitution de la puissance collective à la force individuelle, la civilisation fait un pas décisif... Ainsi donc la prochaine exigence culturelle est celle de la "justice"...Le résultat final est l'édification d'un droit auquel tous - ou du moins tous les membres susceptibles d'adhérer à la communauté - aient contribué en sacrifiant leurs impulsions instinctives personnelles...". (Ici Freud parle des rapports au sein d'un même ensemble humain mais le raisonnement vaut pour les rapports entre états (à fortiori si l'un d'entre eux est "occupé").

Ces commentaires nous aident à replacer le "fait divers" qu'est l'exécution d'un jeune palestinien gisant inconscient à terre dans le contexte plus général de l'occupation colonisation et à en tirer la conclusion suivante :  l'impunité accordée par Israël à ses soldats et à ses colons est un corollaire de l'impunité accordée au projet colonialiste israélien par la communauté internationale et ses zélés soutiens français et étrangers.

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Dernière nouvelle : le Palestinien ayant filmé l'exécution par balles du jeune Palestinien gisant à terre inconscient, après sa neutralisation par les soldats israéliens, est aujourd’hui menacé par les colons. Il y a quelques jours, les flammes ravageaient la maison du Palestinien, principal témoin dans les poursuites engagées à la suite de l’incendie de la demeure de la famille Dawabcheh, survenu à l'été 2015 (les parents et un bébé avaient péri et le seul survivant de ce crime, un garçonnet souffre encore de graves séquelles).

http://mondoweiss.net/2016/03/jewish-settlers-threaten-life-of-palestinian-who-shot-video-of-execution/

*Brève de la rédaction de Mediapart, 25 mars 2016 : 316/un-palestinien-execute-par-un-soldat-israelien-alors-quil-etait-inconscient

 

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