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Billet de blog 31 oct. 2018

Expo «Les Nadar»: montrez-moi cette domination que je saurai voir !

Dans l'expo "Les Nadar" de la BNF, deux photographies de femmes dévoilant leur sein ont attiré mon attention sur les rapports de domination par le regard dont elles portent l'inscription.

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vue de l'expo "Les Nadar"

            Si l’on passe à la librairie de la BNF-François Mitterrand avant de se rendre à l’expo Les Nadar, quelques mètres de couloir plus loin, on remarque facilement le beau et volumineux livre collectif dirigé par Pascal Blanchard : Sexe, race et colonies qui trône à côté de la caisse. L’excellente librairie de la BNF propose aussi de nombreux ouvrages qui sont à la pointe de la réflexion sur les enjeux sociaux et politiques des représentations, et notamment l’appel Décolonisons les Arts ! lancé par Françoise Verges et Gerty Dambury, entre autres … ou Les miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs (arts, littérature, philosophie) de Seloua Luste Boulbina. Nous sommes ici au cœur du mouvement que cet article du Monde décrit comme une « lame de fond (qui) n’est pas enfermée dans les milieux académiques. Elle touche également le monde artistique des deux côtés de la Méditerranée et rejoint les préoccupations de certains membres de la société civile française qui dénoncent un racisme structurel et militent pour le respect de l’image, du corps et des paroles afrodescendantes. » Les personnes intéressées par cette démarche de mise en éveil des regards post-coloniaux sur les mécanismes visuels de la domination ont pu aussi visiter les deux belles expos de la rentrée au Quai Branly « Peintures des lointains » et « Le magasin des petits explorateurs », où la représentation de l’autre, souvent « colonisé » ou « colonisable » était très finement questionnée…

            Et l’on arrive donc dans l’expo, très belle et très bien conçue, où l’on nous indique dès l’entrée que le parti pris de replacer le Grand Félix au cœur d’un trio de Nadar talentueux (son frère Adrien Tournachon et son fils Paul Nadar) n’enlève rien à sa grandeur ni à son rayonnement, au contraire. L’exposition vise ainsi à rendre justice à la vérité historique en replaçant la légende artistique et ses représentations dans le contexte d’une entreprise familiale bourgeoise typique de l’industrie photographique du second Empire. Et les photographies sont présentées à titre d’illustration des talents de chacun des Nadar. On est à la frontière de l’art et de la science, de l’histoire et de l’esthétique, dans une approche riche et complète. On peut y voir se déployer toute une iconographie bourgeoise fondée essentiellement sur l’art du portrait, héritée, chez Felix, de sa pratique de la caricature des grands hommes, associant un nom et les traits reconnaissables d’une ressemblance intime et d’une vérité morale.

Félix Nadar : Paul nourri par sa nourrice

            Et puis on y voit aussi deux fois des seins, photographiés, ce qui constitue une originalité, pour ne pas dire un exotisme au milieu de ce défilé de redingotes et de corsets… Celui d’une nourrice allaitant le petit Paul sur une photo prise par Félix (ci-dessus) et celui d’une certaine "Maria", une femme noire dont on montre les deux seins sans raison particulière et sans qu’on soit dans le registre de l’érotisme assumé, et dont la légende précise :

 

cartel de l'expo "Les Nadar"

 Dans les deux cas nous avons affaire à deux femmes dont la condition est marquée par leur caractère ancillaire. L’une cependant, la nourrice blanche, est photographiée dans une posture qui renvoie à la Madonna lactans de la peinture religieuse et s’inscrit dans la tradition d’un motif où le sein apparaît « naturellement ». Mais c’est bien parce qu’il s’agit d’un corps instrumentalisé en vertu d’un rapport de domination économique, que cette photographie d'un sein réel a pu exister et être montrée, exposée, et aujourd’hui encore placée dans une série consacrée non pas à la Madonna (j’ai d’ailleurs cru de manière anachronique que c’était Ernestine (la mère) qui donnait le sein à Paul) mais à Paul … Contrairement aux Madonne lactans où Jésus sert à exalter la puissance de la mère, véritable objet du culte dans ces images « mariales », ici elle fait partie du décor à titre d’outil pour la vraie mère qui reste en dehors de l’image et pour qui montrer ses seins est inenvisageable …

"maria", photographiée par Félix Nadar, 1856-1859

            Dans la seconde image (ci-dessus), la monstration des seins ne semble pas justifiée par une tradition iconographique, si ce n’est celle de la colonisation et de la traite des escalves. Bien que la femme soit nommée, assez ironiquement peut-être, « Maria », rien ne renvoie au personnage des Evangiles, et rien n’explique pourquoi ses seins sont nus, si ce n'est comme le suggère le cartel, qui euphémise le motif en "poitrine dénudée", parce que tel était le désir du photographe.

Mais nulle raison ouvertement érotique à cela, les seins justes "exposés" comme on expose un corps à vendre; c’est un portrait pas une scène de sexe, nulle raison sociale ni économique n’est évoquée non plus. C’est comme ça. Un portrait aux seins nus. Nadar n'a pas osé demander la même chose à son amie George Sand, à qui il a pourtant suggéré quelques facéties. C’est bien plutôt la couleur de sa peau et en second lieu, sa féminité, qui convoquent ici la corporéité ontologique, l’immanence, qu’on prête aux corps conçus (et vus) comme dominés et soumis des femmes noires ; la seule de l'expo avec Joséphine Baker photographiée par Paul en 1930, et qui a joué avec ironie de ce destin là. La seule aussi à avoir les seins nus sans raison ni caution artistique apparente. Le cartel nous précise que l’identité de cette femme n’a pas été établie, mais que certains de ses portraits ont été diffusés à un plus large public (lesquels ?) « ce qui indique une notoriété ». Manière de valoriser, dans le flou et sans trouver son nom, l’intérêt propre que cette femme -actrice soit disant connue - pouvait susciter. On y retrouve en tout cas un mélange d’érotisme froid et d’exotisme colonial qui n’est pas sans rappeler la figure de Jeanne Duval, la « venus noire » de Baudelaire que Nadar a bien connue … et dont certains vers de Spleen et idéal témoignent bien :

            « Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

            Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

            Je vois se dérouler des rivages heureux

            Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

            Une île paresseuse où la nature donne

            Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;

            Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

            Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne. »

            (« Parfum exotique »)

et celui-ci, qui brasse avec tendresse trois clichés sur les africains (paresse, infantilisme, animalité) :

            « Sous le fardeau de ta paresse

                       Ta tête d’enfant

            Se balance avec la mollesse

                       D’un jeune éléphant, »

   (« Le serpent qui danse »)

Il ne s'agit pas de critiquer les regards de Baudelaire ou de Nadar en eux-mêmes, mais de considérer la manière dont il s'inscrivent dans un contexte idéologique à partir duquel ils formulent leur propos photographique ou poétique ... Baudelaire est un immense poète et un être sensible qui a payé très cher sa quête d'authenticité et de beauté, et sa relation à sa mère et aux Madonne. Il a offert au monde de merveilleuses formes pour dire l'amour fou, l'angoisse et l'exaltation créative... mais il l'a fait avec les moyens et selon les représentations de son temps. De même qu'il n'a pas vu venir l'art photographique, il n' a pas non plus vu la vraie nature de la colonisation comme nous le montre la fin de son poème "Les foules" où il s'identifie à un fondateur de colonies : "Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste."

Voilà… Evidemment l’enjeu de cette exposition n’est pas de déconstruire le regard d’un photographe fort humain et sympathique, bien inscrit dans le cadre culturel bourgeois de son siècle, ni d’éveiller le regard des visiteurs sur les problématiques très contemporaines de la « décolonisation des arts », mais elle est néanmoins, en ces deux occurrences presque anodines, une bonne occasion de se poser certaines questions. Comment la weltanschauung portée dans un point de vue sur l’autre, cristallisé dans une photographie, peut-elle paraître naturelle et invisible aux uns et dévoiler son jeu aux autres ? Comment aussi notre regard doit apprendre à se questionner sur des évidences apparentes. Et aussi, c’est un très vaste sujet, comment les expositions sont devenues des livres, des essais, des lieux de dialogue avec des spectateurs, entrant dans un âge « méta » où il n’est plus possible de montrer sans mesurer les enjeux de la monstration, sans tenir un discours sur la monstration.

Mademoiselle Finette par Félix Nadar

Notons au passage qu’à côté de la photographie de Mademoiselle Finette, danseuse du bal Mabille, le cartel précise que : « C'était une danseuse de jardin public c'est à dire une femme légère. Elle était renommée pour son habilité à exécuter le grand écart lors de ses exhibitions. » et que Nadar la photographie ici à contre-emploi. Ce qui n’est pas le cas des deux autres…

PS : Nadar a fait tant d'effort pour être reconnu comme artiste qu'on ne peut que comprendre que retransformer ses portraits en documents pose problème ...

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