«Deux jours, une nuit» ou le jeu du vote pervers ...

Il y a toujours eu une dimension politique dans le cinéma des frères Dardenne, c’était même leur point de départ, mais elle constituait un contexte, un référent, pour des considérations plus profondément humaines, ici, elle est l’enjeu même du film et même son objet : il s’agit d’une critique explicite du paradigme néolibéral et de son habitus d’élimination de l’humain…

Photogramme tiré de «Deux jours, une nuit» des Frères Dardenne (2014) Photogramme tiré de «Deux jours, une nuit» des Frères Dardenne (2014)
Il y a toujours eu une dimension politique dans le cinéma des frères Dardenne, c’était même leur point de départ, mais elle constituait un contexte, un référent, pour des considérations plus profondément humaines, ici, elle est l’enjeu même du film et même son objet : il s’agit d’une critique explicite du paradigme néolibéral et de son habitus d’élimination de l’humain… Le film se place précisément à l’intersection de l’intime et du professionnel, à l’endroit où l’économie néolibérale blesse l’humanité et ruine le collectif, sur le terrain de la supposée lutte de tous contre tous. Et le scalpel scénaristique des frères met au jour le nerf de cette mécanique de destruction.

Le film suit très précisément le surgissement difficile de l’intime dans le cadre des relations professionnelles où seuls la raison et l’intérêt doivent primer. Il suit de manière très fine la métamorphose de l’objet de production en sujet de son existence. Dans les tressaillements du corps, les troubles cardio-respiratoires, les inflexions de voix d’une Marion Cotillard qu’on oublie tout simplement au profit de Sandra, il nous laisse percevoir la restauration intérieure d’un être cassé qui se répare en osant se montrer faible aux autres. En dépouillant son visage de la férocité du concurrent, elle expose aux yeux de chacun leur propre humanité. Sans violence, sans exigence, prête à prendre sur elle la souffrance et la honte qu’elle provoque en tendant à chacun le miroir. Et ces autres qu’on lui a initialement désignés comme étant ses bourreaux, alors qu’ils partagent son sort sans le savoir, ne sont mus que par la peur. Et ils ne sont pas tous ses ennemis. L’intrigue est simple. On ne saurait mieux dire que Wikipedia pour la présenter  : “Sandra a le temps d’un week-end pour convaincre une majorité de ses seize collègues de renoncer à leur prime afin qu’elle puisse conserver son emploi. Autant de destins souvent aussi fragiles que le sien qu’elle va aller bousculer, autant de doutes qu’elle devra affronter. Et finalement une fierté retrouvée en assumant cette fois ses propres choix.”

Une vraie définition illustrée de ce jeu pervers qui consiste à opposer les travailleurs les uns aux autres afin de mettre en oeuvre une sélection collégiale et horizontale, acceptée par tous. Merveilleuse petite fabrique du consentement à l’élimination de tous par tous, le suffrage est le gardien sacré du dogme démocratique… On élit bien les délégués du personnel, pourquoi pas les licenciés, les exclus, les recalés ? Le mécanisme est plus ou moins subtil : le maintien des uns ou plus précisément l’amélioration de leur traitement repose sur le renvoi des autres, on fait de la diminution des effectifs une occasion de bénéfice supplémentaire, prime, augmentation, cadeau fiscal… Par exemple, on annonce aux enseignants qu’ils vont gagner plus mais être moins nombreux, on accroit la rémunération des heures supplémentaires en échange de postes en moins… On fait passer la pillule d’une détérioration des conditions de travail par une augmentation ponctuelle des revenus. Et bénéfice idéologique à long terme : on laisse ainsi penser que si les salaires sont bas, c’est que les employés sont trop nombreux ; le nombre d’employés devient ainsi l’entrave majeure au bonheur individuel de chacun… Au lieu d’être l’atout majeur d’un travail efficace. Mais non ! La courbe du calcul néolibéral cherche la corde en faisant du coût du travail la variable maudite, celle sur laquelle il faut mordre en permanence… Dégraissage. C’est ce mécanisme devenu un habitus de management que mettent en scène depuis des années les jeux de télé-réalité qui sont apparus au moment de l’avènement du néolibéralisme comme ultime modèle à la fin des années 1990 dans le sillage des effondrements idéologiques du XX ème siècle. Sorte de retour soft du système concentrationnaire, ils se proposent de faire accepter l’élimination des uns par les autres comme la marche naturelle d’un jeu économique accepté par tous. Empoignade générale au-dessus de laquelle planent les aigles au regard lointan. Alliances ponctuelles, séduction sexuelle, hypocrisie, versatilité, mensonge, sont les moyens psychologiques dont disposent les candidats pour tirer leur épingles du jeu, et même quand il y a des équipes, l’objectif du “il ne doit en rester qu’un!” vient ruiner les élans solidaires; il est quand même saisissant qu’on soit passé de jeux télévisés populaires vantant l’altruisme, ou mettant en jeu des compétences individuelles utiles aux autres (Interville, Fort Boyard, jeux de connaissance et d’intelligence) à des jeux reposant entièrement sur l’art pervers d’éliminer autrui par un vote sanction.

Sandra est le maillon faible de l’équipe, Monsieur Dumont, son patron, a bien constaté que l’équipe pouvait produire sans elle. A coup d’heures sup, certes, mais il est toujours bon de réduire les effectifs ! Tout le monde le sait, tout le monde y consent ! Alors quand il s’agit de choisir entre une prime et une collègue de retour d’une dépression, les candidats au bonheur individuel choisissent la prime à la grande majorité 14/16. Heureusement pour Sandra, une collègue l’aide à obtenir un nouveau vote pour le lundi matin… Un week-end, deux jours, une nuit, pour tout changer. Mais Sandra commence en étant déjà éliminée, elle va devoir convaincre ses “collègues” de revenir sur leur décision… l’enjeu est clair, le film est construit sur le mode d’une course contre la montre classique, un seul chemin est possible, obtenir des suffrages, il faut être efficace et ne pas penser. Il menace pourtant de dévier à deux reprises.

La première fois quand on sent poindre un début d’idée de révolte collective chez Icham, un collègue qui vote pour la prime tout en affirmant qu’il faudrait avoir les deux : prime et Sandra. Une grève apparaît possible, un blocage du jeu et des exigences du patron qui s’en lave les mains, mais la mécanique néolibérale est entrée profondément dans chacun des votants, la fissure du lien social est mise à nu, le collectif est mort et le film ne déviera pas de sa trajectoire. Ce sont des individus qu’il faut convaincre, la mise en cause des règles perverses de ce jeu est impossible. La seconde fois, le film semble tourner à vide, se gonfler comme une baudruche, la course de Sandra prend de tels accents dramatiques qu’on frôle l’incrédulité, le doute s’installe brièvement sur la vraisemblance de la situation. Pourquoi souffrir autant pour un poste ? Pourquoi ne va-t-elle pas chercher ailleurs ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Elle court comme s’il s’agissait de sauver le monde alors qu’il ne s’agit que d’un travail parmi d’autres possibles… On est rôdé aux arcanes du marché du travail, on a l’habitude de passer à autre chose … Mais on voit vite que l’enjeu est ailleurs, cette quête largement soutenue par son mari n’est pas qu’une quête économique, ce n’est pas qu’une nécessité familiale, c’est une résistance contre le jeu pervers de l’élimination des uns par les autres. Contre le néolibéralisme qui fait de l’homme un simple objet de production et une contrainte pour l’entreprise alors qu’il est l’atout organique (oublié) de son développement… En se révoltant contre sa propre élimination par ses collègues, Sandra vient les chercher dans leur individualisme craintif ou égoïste pour les ramener à leur humanité. Certains la remercie de les avoir “sauvés”, elle en libère une autre d’un mari autoritaire et mesquin… Elle dévoile les relations entre un père bon ouvrier et son fils mis à la page par la télé-réalité… Elle lève le voile sur le jeu, comme Orphée, elle nomme chaque sentiment par son nom sans jamais culpabiliser qui que ce soit. Elle éclaire un à un les états de l’âme soumise au jeu néolibéral de la compétition généralisée. Et nous sommes alors amenés à nous dire à quel point le dernier rampart contre les règles de ce jeu pervers est notre aptitude à ne pas céder sur notre désir d’exister. Ce sera la morale de la fin … sortir des règles de ce jeu pour en inventer de nouvelles, avec la force de ceux qui existent dans la révolte.

“Je me révolte donc nous sommes !” disait Camus dans L’homme révolté, ce film en est la belle illustration.

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