Homme fou, homme vrai... "12 jours" de Depardon

Depardon est bien plus fort, et plus lui-même, quand il ne bouge pas. Quand il laisse la musique assumer le mouvement. Quand il ouvre une percée vers Ailleurs à l’intérieur du film, et des êtres humains qu’il filme. Quand l’Ailleurs est dans la parole des sujets filmés, dans une parole qui glisse progressivement, vers autre chose ou tombe comme une pluie de cailloux...

 

"12 jours" de Raymond Depardon "12 jours" de Raymond Depardon

            

          Depardon est bien plus fort, et plus lui-même, quand il ne bouge pas. Quand il laisse la musique assumer le mouvement. Quand il ouvre une percée vers l’Ailleurs à l’intérieur du film, et des êtres humains qu’il filme. Quand l’Ailleurs est dans la parole des sujets filmés, dans une parole qui glisse progressivement, vers autre chose ou tombe comme une pluie de cailloux, de la bouche fatiguée, empâtée ou clouée des patients sous médicaments. Entre les plans fixes du Depardon nomade et les plans fixes du Depardon sédentaire, ce sont les derniers qui sont les plus mobiles, les plus mouvants, émouvants … Il ne touche jamais aussi bien l’Ailleurs d'une humanité banale, c’est-à-dire son cœur, que lorsqu’il s’enferme avec ses sujets filmés. Et c’est le cas, ô combien ! Dans cette petite pépite d’humanité filmée qu’est le très fort 12 jours. Documentaire passionnant sur les audiences judiciaires réglementaires des patients hospitalisés sous contrainte. La décision doit être confirmée par un juge dans les douze jours suivant l’hospitalisation et les patients peuvent ensuite faire appel.

            Le dispositif de tournage se veut, comme toujours, simple et efficace. Depardon filme de trois quart - du côté du juge, mais pas à sa place - des patients qui sont souvent placés entre un avocat plus ou moins compétent, plus ou moins concerné et un infirmier, assis en retrait ou sur le côté, patient, silencieux, solide, dont la corpulence muette incarne, en soi, la contrainte exercée par l’institution. Une alternance entre deux caméras, l’une fixée sur le visage des patients l’autre ouverte sur une diagonale dans la pièce, faisant apparaître le cadre, établissent un va et vient entre le sujet et le contexte. Une troisième caméra saisit le juge depuis l’angle de vue qui pourrait être celui de l’avocat. Depardon nous place du côté de la justice, du droit, nous rappelle à notre rôle de citoyen, garant des libertés individuelles mais aussi de la sécurité et de la santé publiques. Nous sommes à la fois juges et avocats, appréciant tour à tour, la raison, l’humanité et la légitimité des trois catégories, des trois rôles, des trois fonctions, représentées dans le film. Le fou, son défenseur et le juge.

            Avocats, nous trouvons tel juge moins humain que tel autre, moins froid ou plus « impersonnel » dans son approche de la situation du patient, toujours très réglementaire et très sobre. N’allant jamais contre l’avis des médecins. Nul suspense. A l’exception d’un cas mis en délibéré à l’après-midi, tous repartent avec la confirmation de leur hospitalisation par un juge qui ne peut apprécier par lui-même leur dangerosité pour eux-mêmes et pour les autres.

           Du côté du juge, nous voyons d’abord le patient, dont l’apparence nous dit parfois beaucoup, parfois peu, mais dont la parole nous emmène loin, dans un imaginaire souvent drôle (aux deux sens du mot), parfois inquiétant, étrange, parfois franchement comique… Farce tragique. Ionesco l’a bien mis en scène, la tragédie est une forme extrême du comique. Et vice versa. La salle rit parfois, et se reprend vite. C’est ainsi que nous apprivoisons la souffrance et que nous partageons et confrontons notre réel avec leur Ailleurs.

            Toujours humain, très, voire trop humain, l’homme fou n’a plus que son humanité à faire valoir et à faire reconnaître. La vérité que le fou nous révèle est celle-ci : un homme reste un homme. Au moment même où il n’a plus sa raison, où son humanité commune disparaît dans la négation de sa socialisation, au moment où le délire paranoïaque ou schizophrénique déracine toutes les catégories du lien au monde, la parole, le réel, l’autre, le corps, au moment où le sujet se perd dans le liquide amniotique de son imaginaire, c’est la nature humaine qui se dévoile, à l’état brut. Y compris celle de la mort psychique qui traverse parfois un regard vidé par les médicaments. Et cette nature humaine, c’est la fragilité, le désaide, l’incompréhension, le besoin de l’autre et de reconnaissance… L’humanité, c’est paradoxalement, ce système médical et psychiatrique qui, selon la bienveillance des personnes qui l’incarnent et le font vivre, va restaurer l’homme fou dans son statut de citoyen, de sujet mis en stand-by mais susceptible de recouvrer, un jour, la raison. Il est vrai qu’on la sent plus proche de revenir chez certains, dont on perçoit que l’accident psychiatrique a suivi une situation sociale ou professionnelle devenue invivable (cas de cette femme de chez Orange) que chez d’autres chez qui l’Ailleurs semble résider depuis plus longtemps. Mais la justice ne les distingue pas, tous ont un droit, le même, et cette audience où leur parole résonne, où leur demande est officiellement entendue, est surtout une étape thérapeutique, une épreuve de réalité, un moment où leur être humain vient s’inscrire dans le réel de l’administration.

            L’avocat, enfin, le troisième élément du dispositif judiciaire, ne semble pas servir à grand chose, mais il a une grande importance symbolique car il tient un discours de juriste, souvent assez froid et dépassionné, qui replace naturellement la folie de son patient dans le flux des affaires courantes. Il est le gardien de son frère, il tient son registre de droit pendant l’absence. Et même quand le patient est très délirant, très loin, prisonnier de sa farce tragique, lorsqu’il invite la juge à téléphoner à Olivier Besancenot pour avoir confirmation de la création de son parti politique soutenu par des « promoteurs », lorsqu’il demande qu’on appelle son père qu’il a tué huit ans plus tôt, la prose indifférente et administrative de l’avocat qui souligne pour la forme un léger mieux chez son patient, vient ramener l’ensemble de la scène dans un cadre juridique qui a un effet apaisant sur le patient. La liberté c’est quand tout peut se dire. Il faut cependant trouver le bon cadre.

            C’est là que se révèle l’enjeu du film et son immense intérêt. Comme le suggère la phrase de Foucault qui ouvre le film: « De l’homme à l’homme vrai le chemin passe par l’homme fou », ce que le dispositif judiciaire combiné avec le dispositif cinématographique nous montrent, c’est le passage de la vérité par le délire. Ce que nous voyons en détresse et parfois perdu à lui-même, c’est l’homme contemporain. La folie n’est pas si folle, elle est indexée sur notre réel, elle brasse en un ordre délirant les éléments « forts » de nos vies communes et actuelles. Les fantasmes, les peurs, les récits, les délires de ces hommes et femmes aliéné.e.s. re-peignent soigneusement notre monde aux couleurs de leur folie ; la kalachnikov, le lean management, la migration économique, l’univers politique, la parentalité, le viol, la violence, le travail, la manipulation …

            Reste la belle musique d’Alexandre Desplat, les couloirs vides et les brumes hivernales, les plans de coupe qui ouvrent des brèches…

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