Enfoirés : un acte manqué parfaitement réussi!

Que s'est-il passé exactement la semaine dernière avec la diffusion du dernier clip de la joyeuse bande d'artistes engagés auprès des Restos du coeur ? En quoi a consisté ce "malentendu" ou plutôt cet acte manqué parfaitement réussi ? Pourquoi un texte et un clip ont-ils été jugés et compris de manières aussi différentes et décalées par leurs auteurs et leurs destinataires ?

Que s'est-il passé exactement la semaine dernière avec la diffusion du dernier clip de la joyeuse bande d'artistes engagés auprès des Restos du coeur ? En quoi a consisté ce "malentendu" ou plutôt cet acte manqué parfaitement réussi ? Pourquoi un texte et un clip ont-ils été jugés et compris de manières aussi différentes et décalées par leurs auteurs et leurs destinataires ? D'où vient le hiatus que les premiers nient encore farouchement et que les seconds ne cessent de creuser de jour en jour ? Pourquoi le statut d'être "doux et fraternel" et de français préféré des français ne protège-t-il pas Jean-Jacques Goldman des critiques et surtout des railleries les plus acérées ? 

Le sol semble s'être dérobé sous les pas de ces artistes tant aimés, ayant bien réussi dans l'industrie des biens culturels. Ils semblent découvrir que leur public parle, s'exprime, les raille, et ne se contente pas d'être la marionnette stéréotypée que nous montre le clip... mais répond tout simplement à leur virulente interpellation... "Bougez-vous !" Un "Bougez-vous !" que les premiers considèrent comme un "faites comme nous qui avons réussi et aidons les plus démunis en nous engageant !" et que les seconds entendent comme un "Sortez de la lamentation et de la paresse ! Voire de l'assistanat" ... On reconnaîtra que dans le contexte du financement d'une oeuvre caritative, le propos est pour le moins étrange et peut prêter à confusion.

Est-ce le message plein d'espoir qui a été mal compris comme le suggère son auteur principal ? Est-ce le contexte de réception qui a changé ? Les artistes ne peuvent-ils plus parler de la chaire publique que leur statut leur avait conférée depuis les années quatre-vingt ? Les jeunes ne rêvent-ils plus d'être à leur place ? Le groupe des vieux "joué" par les artistes dont certains étaient plutôt des jeunes, n'a-t-il incarné que les enfoirés c'est-à-dire des artistes arrivés  ? Est-ce que cela a changé le sens du propos ? C'est peut-être ça, finalement ... le hiatus vient du fait que les enfoirés s'expriment dans un monde où leur statut d'énonciateur n'est pas celui qu'ils croient. Quand un artiste parle de " tout ce qu'il a" il n'apparaît plus comme un modèle de réussite mais comme un privilégié, il ne ressemble plus à un héros moderne mais à un rentier de l'ancien régime... et sa générosité chantante n'est plus un engagement contre l'injustice mais une oeuvre de charité dans la plus pure tradition bourgeoise française. Coluche avait lancé un mouvement d'urgence et de révolte, les enfoirés vont communier dans son église et versent à la corbeille un peu de leur notoriété. Cela ne remet pas en cause l'utilité objective de l'association, animée par des gens formidables, mais change progressivement le sens politique de l'engagement des artistes.

La figure du chanteur-comique bankable au grand coeur, forgée dans les années quatre-vingts et dont Coluche, Renaud ou Balavoine étaient les modèles phares, reposait autant sur les ruines de mai 68 que sur les structures individualistes naissantes du néolibéralisme. Ce dernier reprenait d'ailleurs au mouvement de mai son esthétique hédoniste et son goût bourgeois pour l'épanouissement individuel. Mais ils étaient conçus comme horizon de la vie économique dans un grand marché libéré et non plus comme but d'une révolution politique... Bien sûr ce libéralisme là était parfumé des vapeurs libertaires et du goût de cerise de la lutte sociale de gauche ; fond d'air rouge des savoureuses années 1970. Mais on sait bien que le marché des biens culturels où ces artistes ont construit leur autorité est le plus libéral qui soit ; foire d'empoigne où chaque agent vit dans le rêve (ou le cauchemar) capitaliste d'un marché dérégulé, sans solidarité de catégorie (y a qu'à voir les différences de positions entre intermittents...) où chacun est parfaitement autonome, tourné vers sa trajectoire personnelle, travaillant son être pour produire son aura, sa prosécogénie, et constitue en lui-même sa petite fabrique de notoriété qui deviendra source directe ou indirecte de rente... Le talent résidant autant dans la capacité d'adaptation de chacun aux soubressauts du marché que dans des dispositions artistiques pures, plus largement partagées... Bien sûr, cette structure fait naître de belles troupes, de fortes amitiés et de belles associations humaines, en réaction à l'atomisation du champ. Mais le principe de base n'en reste pas moins une compétition acharnée où la séduction et le narcissisme sont les deux ressorts essentiels. Et c'est dans une parfaite osmose que les oeuvres caritatives des artistes des années quatre-vingt sont venues s'installer à la place de l'Etat dans le rôle d'amortisseur social. La contribution de l'Etat et le triomphe de Coluche ayant consisté à obtenir des avantages fiscaux pour les donateurs... Le charity business a été la caution de la destruction des politiques publiques de solidarité - combien de Sarkozystes ou Hollandistes parmi les enfoirés ? Combien d'optimiseurs fiscaux ? Comment les impôts sont devenus l'ennemi des chanteurs et des comiques ? - et il a parfaitement joué son rôle de cache-misère... Le plus fort c'est que cela s'est fait en la montrant, la misère... Et nous avons tous apprivoisé cette misère avec les clips des Restos du coeur, dans une indignation saine et reposante... et avec une petite ristourne sur les impôts... Une "élite artiste" (pour reprendre l'expression de Nathalie Heinich) a fait sa charité en public, avec l'aide de ce même public, soumis à l'injonction morale de donner, tout en dédouanant l'Etat, c'est-à-dire notre responsabilité collective. On peut penser aussi que ce faisant, elle se dédounait elle-même de son adhésion tacite au dogme néolibéral de la conquête individuelle. 

Mais depuis les années 2000, le public est devenu l'ami ambigu et même l'ennemi secret des artistes grands vendeurs de supports dans les industries culturelles. Cela s'est joué sur le terrain de la distribution et de la diffusion des oeuvres dans l'espace numérique. La petite cassette magnétique, payante et toute mignonne, bien utile pour étendre un peu l'audience d'un vynile par sa copie privée - et développer naturellement son marché et sa vie culturelle - s'est muée en fichier numérique gratuit et diffusable à l'infini en peer to peer... Le partage, la convivialité, la joie trangressive ; le mode même de socialité impliqué par la consommation domestique de musique pop et de vidéos de spectacles ou de films, qui suppose échanges et discussions, ont été boostées par internet et sont devenus des entraves au commerce des supports qu'ils devaient simplement encourager. A force d'être trop aimés et trop partagés, les artistes se sont littéralement fait dévorer par leur public qui se servait gratuitement dans leur chair dématérialisée. Et les intermédiaires (producteurs, distributeurs, diffuseurs) ont commencé à modifier leurs contrats, à en rompre un grand nombre, à chercher des parades juridiques, à faire pression sur eux pour qu'ils trouvent des solutions auprès de leur public. Ceux qui en ont le plus souffert ne sont pas ceux qui pointent aux enfoirés, bien sûr, puisque que pour en faire partie, il faut avoir la notoriété nécessaire à la levée de fonds et qu'il faut donc avoir le soutien des pouvoirs en place dans l'industrie culturelle.

La révolution internet du partage et de la culture gratuite a malheureusement fragilisé les plus fragiles des artistes, ceux dont la rente de notoriété n'était pas encore assez solide. Bien des possibilités s'offraient à la fois aux artistes et aux intermédiaires : aucune n'était vraiment satisfaisante dans l'immédiat, mais il fallait imaginer le champ culturel dans l'avenir... une économie des fluides à la place d'une économie des pièces... des forfaits "téléchargement" dans l'abonnement à la connexion, et pourquoi pas une nouvelle façon de payer la culture par le développement d'une prise de conscience éthique reposant sur la volonté et la responsabilité du public...  une sorte de liberté garantie par le public lui-même ? Je préfèrerais m'abonner à un auteur plutôt qu'à une chaîne de diffusion... Ils auraient pu imaginer le développement d'un lien plus direct avec le public aussi... ce qui aurait évité l'épisode ridicule de ce clip aigri ... et de ce billet ... 

Mais c'est le modèle de la guerre qui a prévalu, parce que les intermédiaires les plus puissants, devenus les mécènes des grands artistes, ne pouvaient pas se permettre de perdre leur pouvoir dans le marché de la culture à la pièce et renoncer facilement à leur hégémonie sur les supports... alors le public est devenu à la fois une cible du marketing de la terreur (Hadopi : inefficace mais menaçant) et un ennemi indispensable... Un salaud potentiel qui s'en prenait directement aux revenus de tout un secteur industriel mais un salaud chéri, à ne pas heurter tout en l'intimidant quand même. Ici, par la force des choses, l'artiste établi a mouillé sa chemise pour défendre son intermédiaire et son empire industriel. La démercantilisation de l'artiste, par rapport à l'artisan, instaurée au XIX ème siècle par la montée en puissance des intermédiaires sur les marchés de la création (libraires, galeristes, directeurs de théâtres... qui ont eu un rôle essentiel et bénéfique puis ont occupé une place tyrannique) a trouvé son terme. L'artiste est redevenu un commerçant, mais sans retrouver pleinement son statut d'artisan, sa modestie et son éthique, et en voulant rester sur son piédestal, et garder son aura d'être élu, loin du marché, conscience pure... 

C'est ce hiatus interne entre la cigale et la foumi qui cède aujourd'hui. Les artistes qui chantent se croient toujours comme des consciences morales invitées à 7 sur 7, alors que leur public les voit comme des rentiers plus sympathiques que la moyenne mais qui ne doivent pas se prendre pour ce qu'ils ne sont plus... des artistes engagés au service du bien commun... 

L'oeuvre de la maturité ...

Cette chanson est l'oeuvre de la maturité des enfoirés qui exposent enfin leur être de commerçants culturels débarrassée des oripeaux de la révolte adolescente. Ils parlent enfin en vieux, en riches, en notables, en assis... 

Outre la maladresse évidente qui consistait à mettre en scène deux camps opposés et face à face dans une vidéo censée susciter une unité et une empathie, le problème a tenu à ce que pour une fois les artistes se sont adressés franchement à leur public, représenté par les jeunes anonymes présents dans le clip et leur donnant la réplique, une réplique écrite par eux, conforme à ce qu'ils en disent habituellement. Didier Porte a bien saisi l'esprit de la chanson et la réaction du public et je crois qu'il n'y a rien à ajouter dans ce registre de la dérision ... 

Ce qu'il me semble important de relever, en revanche, c'est l'honnêteté involontaire et la maturité de la démarche de Jean-Jacques Goldman qui n'a pas versé dans la mièvrerie habituelle mais a exprimé sincèrement le sentiment partagé par un grand nombre de ses confrères face aux difficultés économiques et sociales très graves que traverse notre pays, aux portes d'une aventure fascisto-poujadiste à laquelle fait écho, malheureusement, leur injonction ... 

«Tout ce qu’on a, il a fallu le gagner / A vous de jouer mais faudrait vous bouger»

"Oui, on a la fortune, mais on l'a méritée, vous avez la vie (nue) devant vous pour faire comme nous, accumuler de la richesse en vous transformant en rente vivante à partir de votre confiance en vous... mais bougez-vous un peu ! "

Ils postulent alors un marché idéal où chacun aurait sa chance à condition de "se bouger", où la réussite sourirait forcément à la force du désir et du travail...  Ils se justifient d'être passés avec larmes et bagages Vuitton du côté du pouvoir économique qui produit de la misère à si haute dose... cette misère contre laquelle ils chantent ...  Je montrais dans un billet précédent comment la figure de l'artiste avait été mise en jeu et en question dans toute une série de films de 2014. Ce clip et la réaction qu'il a suscitée viennent s'ajouter à la liste des expressions de cette crise de statut... nous touchons à la fin d'un sacerdoce... Sans s'en être rendu compte, Jean-Jacques s'est expirmé dans un monde qui a changé et où son autorité morale d'artiste, réduite à celle d'un "arrivé",  ne lui permet plus de donner des leçons à ceux qui ne sont encore que des aspirants qui lui demandent des comptes ... 

l'artiste engagé aura finalement pris l'aspect d'une dame patronesse inscrite dans une chorale caritative ...

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