Nocturama ou les enfants du chaos …

La force de Nocturama est d’être anachronique, donc décalé, et dans le hors-champ des propos médiatiques, donc très pertinent. C’est une allégorie pensée en 2011 à partir des émeutes urbaines de 2005 et que l’incroyable réalité a rendu crédible. Un retour utile vers les racines du processus. Un film structural.

Nocturama Nocturama
 Les jeunes terroristes font comme s’ils ne se connaissaient pas, mais on les sent liés, en réseau, ils se touchent parfois, mais le contact n’est pas verbal. Ils sont dans le passage à l’acte. Ils circulent dans la ville, indétectables, prennent des photos mystérieuses avec leurs smartphones, les jettent dans des poubelles, déambulent dans les couloirs du métro, dans des rues, dans des bâtiments, suivis par une caméra mobile qui passe de l’un à l’autre, saute d’un lieu à l’autre. Des fash-backs nous indiquent comment ils se sont rencontrés, mais jamais ce qu’ils se sont dits pour se décider.

Nous ne sommes pas loin du dispositif d’Elephant, de Gus Van Sant, dont nous retrouverons le principe narratif de la répétition de scènes vues sous d’autres angles et le principe du dévoilement a posteriori de ce qui s’était passé, hors-champ. Un film-puzzle qui est lui-même la pièce d'un puzzle plus large, qui est loin d'être terminé. Le crime nihiliste est le terme d’une errance ontologique et souvent identitaire, et le changement de cadre, la danse des points de vue, avec sa dose de différence et de répétition, une nécessité pour le saisir. A ces actes violents commis par des enfants encore joueurs et déjà désespérés,  il n’y a pas de sens, mais un sédiment d’hypothèses, laissées par le recul. Ce film a le grand avantage d’avoir été écrit avant la vague d’attentats djihadistes (en 2011) et de nous ramener à un point de vue antérieur. Il nous rappelle que la menace d’une explosion de violence contre cette abstraction qu’est le modèle occidental était déjà là, sans sa teinture djihadiste, dès la fin du XX ème siècle et de plus en plus durant la première décennie du XXI ème.  En voyant ces jeunes on peut  penser à Florence Rey et Audry Maupin« Jusqu’ici tout va bien » disait déjà La haine en 1995 … Nous en sommes à un « ici » où tout ne va plus aussi « bien ».

Le film nous raconte une histoire de terrorsime nihiliste à la fois ressemblante et très différente de celle que nous avons connue à travers les événements tragiques récents et leurs réprésentations médiatiques, mais c’est peut-être celle qui pose la bonne question. Certes, les « terroristes » de Bonello ne sont pas candidats au martyr, à part l’un d’eux, peut-être, et ils ne revendiquent aucune affiliation à une entité étrangère comme l'EI, qu'ils seraient censés venger ou défendre. Mais ils sont tous confrontés au vide affectif, au silence de l’esprit, au matérialisme absolu, à la décomposition intérieure qui hante le monde réduit à sa part économique et dont l’homme (sa graisse) est progressivement exclu. Ainsi, le seul élément de justification aperçu dans le film, et relié à un des attentats, est l’annonce d’un énorme dégraissage des effectifs chez HSBC. Pour autant, l’action ne prend pas de coloration d’extrême gauche, et aucun discours de ce type n’affleure, dans une approche plus structurale que politique, le film cherche à saisir les vides, les trous, les béances plus que les raisons ponctuelles qui les comblent. 

Cette histoire-là a l’avantage de rappeler que le djihadisme suicidaire n’est pas la seule forme que prend le désir de destruction de la société occidentale, et que ce dernier est bien plus endogène qu’on le dit et qu’on veut le croire pour se rassurer en externalisant l’ennemi. André, le futur énarque du groupe, le dit d'ailleurs lorsqu'il est au café, (je cite de mémoire) : « Les démocraties se définissent plus à partir de leurs adversaires qu’à partir de leurs réussites » sous-entendant, dans le cas présent, qu’on fait des déçus désespérés de la démocratie ses ennemis radicaux et extérieurs, au lieu de les reconnaître comme le fruit de ses échecs… Ce sont bien de jeunes français, majoritairement, qui ont tué d’autres jeunes français, des musulmans qui ont tué, notamment, d’autres musulmans. Et le nombre d’attentats ambivalents, qu’on ne peut pas rattacher avec certitude au courant djihadiste, et qui peuvent être aussi des actes désespérés déguisés, ou à peine, nous indique que l'hypothèse nihiliste est pertinente. Mais elle est visiblement la moins audible. Des spectateurs ont quitté la séance... 

Si les jeunes savent où ils vont le temps de commettre leurs actes, le spectateur, lui, est perdu, il ne sait rien, ni des buts, ni des origines, ni même des lieux. Bertrand Bonello brouille la géographie physique avec méthode, mais pas la géographie politique et sociale. Il y a peu de repères en dehors des repères symboliques, on passe d’une cour d’immeubles d’une cité, à Saint Denis, au Basile, le café de la rue St Guillaume où se retrouvent les étudiants de Sciences-Po, mais ces lieux sont à reconnaître, et c’est leur dimension emblématique qui prime. Les lieux symboliques de la France défilent, la statue de Jeanne d’Arc, symbole d’une France aux abois offerte à Dieu, la Bastille, symbole d’une France émancipée par elle-même, les repères travaillent d’eux-mêmes… Le Directeur de HSBC habite à proximité de la Bastille... La statue de la pucelle brûlera, comme son modèle, montrant très bien la part de fantasme voire de psychose iconoclaste dans les gestes terroristes qui visent des représentations, des idoles, des signes, plus que des objectifs tactiques. Il s’agit de s’adresser aux imaginaires et de sidérer la pensée. (Certains hommes politiques ont très bien répondu à cette injonction en refusant toute explication et en s’agitant sur des symboles.) Seuls repères concrets : ceux qui figurent sur les smartphones ; l’heure précise, et les paroles envoyées par SMS.

Le hors-champ est l’élément central de ce film qui nous montre d’un côté celui des médias, l’intérieur des lieux et les opérations de police qu'on ne voit jamais, et qui de l’autre n’aborde jamais les raisons manifestes de l’action entreprise mystérieusement par ces jeunes gens, ni le processus de décision qui les y a amenés, ni même ce qui se passe dans Paris, après les attentats, alors qu’ils sont enfermés à La Samaritaine, et nous avec eux. C’est donc le négatif parfait des récits médiatiques. Bertrand Bonello explique dans cette vidéo que le contexte est suffisamment présent pour que chacun puisse broder.

Il nous propose une des pièces manquantes du puzzle, à chacun de se demander si elle trouve bien sa place. Ce scénario qui devait être proche de la politique fiction, et dont la crédibilité devait être fragile, à l’époque de son écriture en 2011, a vu sa réception transformée sous l’effet du surgissement de l’inimaginable dans le notre réalité. Il en est devenu crédible et tès utile, car il nous décale et offre à nos regards une perspective plus profonde. Il nous ramène aux racines du problème, tout comme le faisait, dans un autre registre, le livre d’Alain Bertho, Les enfants du chaos.

 

 

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