Pelo malo, un film contre la clôture des genres...

Certains films sont si libres, si souverains et si autonomes qu’ils ressemblent à des aphorismes sur le cinéma … Pelo Malo de Mariana Rondon est de ceux-là : il nous laisse voir ce que peut un film aujourd’hui. Il nous montre comment il peut porter une lumière naturelle, voire crue, sur les problèmes les plus vifs qui se posent à la conscience  des hommes.

Samuel Lange interprétant le rôle de Junior dans "Pelo malo" de Marianna Rondon. Samuel Lange interprétant le rôle de Junior dans "Pelo malo" de Marianna Rondon.

Certains films sont si libres, si souverains et si autonomes qu’ils ressemblent à des aphorismes sur le cinéma … Pelo Malo de Mariana Rondon est de ceux-là : il nous laisse voir ce que peut un film aujourd’hui. Il nous montre comment il peut porter une lumière naturelle, voire crue, sur les problèmes les plus vifs qui se posent à la conscience  des hommes. Actuellement. Comment rester humain dans un monde qui chosifie l’homme ? Et de surcroît, comment protéger son désir propre, sa part singulière, dans ce contexte où les profils, les types et les genres prédéfinis modélisent cette réification des sujets ?

Le film ne donne pas de réponse, bien sûr, trop intelligent pour cela, il se contente de formuler, avec précision, la question comme si elle était en soi une vérité …

C’est d’abord un film de terroir, enraciné dans les objets, les lieux, les espaces et leur phénoménologie. C’est ensuite un film politique qui nous montre avec acuité ce que devient l’homme dans le contexte de sa précarisation économique. C’est enfin un film analytique qui sonde l’aliénation subjective que provoque les dernières convulsions du cadavre de l’ordre patriarcal.  Un aphorisme et une fable, en même temps, un cri contre le processus de réification qu’orchestre la crise économique permanente, et un appel joyeux au respect des désirs des sujets, quels qu’ils soient… la cruauté critique de Touch of sin et la finesse sémiotique de Tomboy … Bref, le cinéma lapidaire et minéral qui s’impose en temps de crise.

Une fable

Junior a 9 ans, orphelin de père, qu’on devine membre d’un gang et mort assassiné, il est métisse, grand et mince, a les cheveux crépus et rêve de les avoir lisses, comme les stars de la chanson populaire, pour une photo que lui demande l’école à la rentrée des classes. C’est un des moteurs du film. Marta est sa mère, elle a un nourisson de quelques mois dans les bras, né d’un autre homme, peut-être d’un voisin avec qui elle couche occasionnellement. Elle veut absolument retrouver son poste de vigile dont elle été écartée à la suite d’un incident, elle a charge de famille et ne peut rester sans emploi… C’est le second moteur du film. Une quête identitaire croisée et une quête économique contrainte, un fil subjectif, un fil politique.

Un film de terroir

Pelo malo est ancré dans les espaces confinés et bruyants d’un quartier pauvre de Caracas. Des barres d’immeubles très hautes, des coursives délabrées où jouent les enfants. Ce lieu de relégation est le théâtre d’une vie sociale apparemment dense, très présente à l’oreille, mais où des signes d’une rupture des liens sociaux se manifestent crûment. On entend des coups de feu, le soir. Le photographe du quartier refuse de faire crédit aux enfants alors qu’il prend ses photos avec un smartphone relié à un ordinateur, ce qui ne suppose pas de frais excessifs. La voisine, nourrice des enfants de Marta, mère de la seule amie de Junior, refuse de garder son nourisson de peur de n’être pas payée… “Je ne peux pas le garder, si tu ne me paie pas” dit-elle, désolée … Elle travaille à domicile et n’hésite pas à mettre Junior à la porte lorsqu’il fait trop de bruit dans la chambre de sa fille. Marta, la mère, ne se montre jamais tendre avec son fils qui constitue pourtant sa principale préoccupation. Seul le beau jeune homme qui tient l’épicerie ad hoc logée dans un kiosque au bas des barres, semble animé de générosité. Il distribue à Junior et à crédit, des boîtes d’allumettes que l’enfant utilise pour créer des figures longues et épluchées, des silhouettes à la Giacometti, qu’il dispose savamment sur les ouvertures carrées qui ajourent la rambarde de la coursive… Il crée ainsi des installations in situ … La générosité rend créatif…

Les corps sont serrés, contraints dans des espaces pauvres : dans le bus, dans la rue, dans la cahute du vigile, dans l’appartement, il faut toujours se frotter à une altérité faite de chair humaine anonyme ou de béton froid. Deux ou trois travelling suivent aussi Junior dans ses déplacements au bas de sa barre, derrière un grillage surmontant un muret, les espaces sont modestes et divisés, séparés, compartimentés, les façades des immeubles affichent leurs cellules carrées, personnalisées par des linges de couleurs séchant aux fenêtres. Un échiquier où se débrouillent les pions de la pauvreté. Mais le film ne donne pas de leçon, il émane du terroir, nous y plonge selon les formes esthétiques du naturalisme, caméra légèrement portée, son immersif, objets du quotidien, et déplacements des personnages dans les rues surchargées où il n’y a pas de place pour eux.

Un film politique

Qu’est-ce qu’un film politique ? C’est un film qui met en évidence une réalité sociale ou économique qu’un pouvoir cherche à masquer ou qui en appelle à des droits bafoués. A ce titre, le film de Mariana Rondon est éminemment politique. Sans prendre à partie le Chavezisme finissant, il en montre les rouages déviants : le culte de la personnalité et la corruption généralisée. Une séquence télévisuelle nous montre des “fans” de Chavez venus se faire tondre les cheveux, en signe de soutien mimétique, devant l’hôpital où il est soigné pour son cancer. La séquence est à double sens, manifestation de l’amour que suscite ce personnage, elle constitue un éloge presque funèbre, et, critique de l’idolâtrie inactuelle qu’il provoque, elle en exhale le ridicule… Mais remarquons que ce geste de soumission au pouvoir “maternel” de l’idole se retrouvera vers la fin du film… L’irrationnel règne dans un monde en décomposition. L’autre écueil du régime bolivarien, dont des Murals chantent la propagande, semble être la corruption et les abus de pouvoir qu’elle abrite sous son aile malveillante. Un recruteur refuse de voir en Marta le vigile qu’il veut recruter et l’oriente vers un poste de femme de ménage dont elle ne veut pas.1 Son acien patron n’acceptera de la reprendre à son poste qu’après l’avoir “troussée” (Cf JFK) sur le canapé de son appartement, sous les yeux rétifs de Junior à qui elle impose volontairement la scène. Scène originaire d’un système économique brutal qui naît soudain aux yeux de l’enfant.

Mais la critique la plus précise et la plus forte du film ne porte pas sur le Chavezisme qui n’apparaît qu’anecdotique et local, au-delà, c’est le marché du travail à la sauce néo-libérale et son processus de réfication de la vie qui est visé. Une idéologie qui fait de l’argent et du marché de l’emploi l’alpha et l’omega de l’existence des pauvres, vise à faire de l’homme un objet, typé, genré, compartimenté, il attend dans son blister, distribuable sur le marché… et c’est dans les détails de la vie quotidienne que se lit ce processus de réification… Tout s’achète dans cet univers où l’argent manque tant… La mère courage fait ce qu’elle peut pour rester mère, tendre, soucieuse de ses enfants, mais déjà, sa belle-mère, la grand-mère de Junior, lui propose de le lui “prendre” c’est-à-dire de le lui “acheter”, pour l’éduquer à sa manière, en faire un chanteur, et l’avoir “pour elle”… “Un pour toi, un pour moi” dit-elle en parlant des deux fils de sa bru … Dans un premier temps Marta refuse, mais elle semble prendre les choses différemment, plus tard, quand elle peine à retrouver son poste… et c’est au prix d’une mise sur le marché de son propre corps, au bénéfice de son patron, qu’elle le retrouvera et évitera ce deal pervers et pourtant amical avec sa belle-mère… Pour une femme pauvre comme elle, c’est la prostitution ou la mort. Les corps sont là pour être pris par les plus forts, vision terrible du combat de tous contre tous qu’instaure une économie de marché sans limite ni morale…

Un film analytique

Les deux personnages principaux, Marta et son fils Junior, luttent chacun pour réaliser un rêve, unique objet de leurs quêtes respectives. Avoir des cheveux lisses pour l’un et reprendre son poste pour l’autre … Il s’agit pour chacun d’eux de retrouver une forme de dignité, échapper à un entre-deux délétère et gagner une catégorie sociale, s’y conformer, trouver sa case dans la grande barre de l’immeuble. Pour chacun d’eux, cette quête passe par la conquête de l’apparence, mais les effets des apparences ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Marta se procure les nouveaux écussons de la compagnie de surveillance pour laquelle elle a travaillé avant de connaître une mise à pied, et les coud sur sa chemise blanche afin de se présenter, déjà en uniforme, aux différents rendez-vous avortés que son patron lui donnera. A lire son parcours, on se dit que l’habit fait le moine, elle use habilement de son apparence pour montrer sa soumission aux stéréotypes sociaux et entrer sur le marché du travail. Elle a ainsi trois tenues : une tenue de mère jeune et urbaine, simple, composée d’un jean et d’un tee-shirt, une tenue de vigile composée d’un pantalon noir et d’une chemise blanche, et une tenue de femme sexy, consistant en une robe très moulante et courte dont elle se sert pour séduire son patron… A chaque fois, elle se plie aux exigences d’un regard tiers et compartimente ainsi ses trois dimensions de femme ; mère, employée, objet sexuel …

A l’inverse, les costumes ne permettent pas à Junior de réaliser son rêve, et les apparences sont justement ce qui l’opprime, mais il ne trouve pas d’issue à leur effet de clôture et reste prudemment entre-deux, ne sachant à quoi ressembler. A sa tenue claire et anodine de jeune garçon, sa grand-mère substitue un costume de chanteur disco, avec froufrous sur le torse, qu’elle lui a confectionné et que l’enfant rejettera par la suite, y voyant une robe … et sa réaction sera la même devant la tenue désuète, pantalon de flanelle grise et chemisette marron, que sa mère lui imposera pour le masculiniser, à l’ancienne … “j’ai l’air d’un vieux…” mais il la conservera par obéissance… De la même manière, Marta jettera par la fenêtre le sweet-shirt à capuche que lui a prêté le jeune et beau vendeur de l’épicerie, que Junior admire sans connaître la nature de cette admiration, suspecte aux yeux de sa mère … Cette peau d’homme viril dont il semble vouloir se parer, ne convient pas non plus parce que sa mère ne sait pas lire les signes de sa quête identitaire… Elle le trouve efféminé et trop attiré par ce jeune homme, alors qu’il semble vouloir lui ressembler … Elle a peur lorsqu’il urine assis…et va même se montrer à lui en train de coucher avec son patron pour lui montrer la voie de l’hétérosexualité …  Son médecin lui ayant conseillé de lui montrer des exemples de relations amoureuses hétérosexuelles… Elle ne comprend pas les signes parce qu’elle les rattaches à une identité typée, genrée, prédéfinie et ne les prend pas pour eux-mêmes… Elle est dans la connotation et a pedu la subjectivité nécessaire à leur interprétation… Perdue, sans intuition, livrée à l’urgence économique, elle craint que son fils ne soit pas normé … et ne voit pas qu’il s’éveille en tant que sujet d’un désir dont l’enjeu est la chevelure, premier champ de bataille entre un fils et sa mère.

En se lissant les cheveux, il semble vouloir surtout échapper à son métissage identitaire et prendre une apparence plus “latino”, mais la démarche l’amène du côté de la féminité ce qui inquiète sa mère … Elle est elle-même à contre-sens des stéréotypes des genres, elle se montre virile, notamment quand elle couche avec un jeune voisin, mécanicien, qu’elle dirige vers une table du salon et semble prendre plus qu’elle ne se laisse prendre par lui. Elle porte aussi un uniforme de vigile et exerce un métier d’homme … Et les hommes sont absents d’eux-mêmes, justement, manipulables à merci, par leur sexe, ils n’habitent plus les structures patriarcales de la société, ce sont les femmes qui les maintiennent, à leur détriment, jouant tous les rôles, et laissant, in fine, la libido et le marché libres décider de tout…

Le film a l’intelligence de ne rien conclure, malgré un choix final, nous ne saurons pas ce que ressentait Junior, en lui-même… Voulait-il ne plus avoir l’air d’un noir ? Voulait-il avoir l’air d’une fille ?  D’autres questions resteront sans réponse, ce qui donne au film une valeur universelle, structurale plus qu’ethnographique… Le terroir de Caracas est la matière par laquelle se donne à voir une condition humaine, sociale et économique largement partagée à travers le monde … C’est la condition subjective de l’homme devenant un objet sur un marché qui est représentée dans ce film nous invitant à une infinie tolérance ainsi qu’ à mettre un mouchoir sur notre besoin de définition, d’identité objective, de repérages et d’étiquettes … Relier la question du genre à celle du marché du travail, c’est la trouvaille lumineuse de ce film âpre et généreux …

Bienheureux ceux qui ne se ressemblent pas !

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