Flâner dans les rues de Google Street View

capture d'écran Google Street View de la place des Miracles à Pise capture d'écran Google Street View de la place des Miracles à Pise

1- Je cherche un hôtel entre San Remo et Florence pour une nuit sur la route, cet été. Avec Booking, je repère des adresses d’Hôtels où des chambres sont encore libres, et avec le service  Google Street View de l’application Google Maps, je visite les alentours des hôtels abordables, regarde à quoi ressemble la plage annoncée par l’un, explore le quartier pittoresque présenté par l’autre. Gênes est tentant mais c’est une ville très dense où je n’ai pas envie de m’engouffrer après un long trajet, le village de Varese ligure est bien joli aussi, vraiment, l’hôtel proposé a une belle façade, bêtement invisible sur le site de réservation, mais la rue est piétonne et en stationnement interdit alors que l’établissement annonce ne pas avoir de parking (avec donc tous les bagages à sortir et à porter…) Finalement, je trouve un Bed and Breakfast sympathique et peu cher, à Pise, à proximité du Campo dei Miracoli. Le plaisir de pouvoir aller le visiter à pied le lendemain matin, compense la distance supplémentaire qu’il me faudra parcourir. Pour m’amuser, je fais, avec mes pieds virtuels, le trajet qui sépare l’établissement de la fameuse tour penchée… c’est jouable en moins d’une demi-heure. Je réserve. 

 

capture d'écran Google Street View de l'entrée du Batiment de l'UFR Lettres et Arts de l'Université de Poitiers (mauvaise porte)

2 – J’ai un rendez-vous important, un matin de mai, dans une Université située à la périphérie d’une ville que je connais bien mal. Je ne dispose que de trente minutes pour me rendre de la gare au lieu de ce rendez-vous et le trajet en bus dure vingt minutes. Le bâtiment étant installé sur un Campus au milieu de nombreux autres, je décide d’utiliser Google Maps en vue satellitaire puis le service Street View pour repérer les lieux et m’éviter de courir sur le gazon à la recherche du bon bâtiment. Expérience à demi-concluante, je fais virtuellement le trajet de l’arrêt de bus à l’adresse précise figurant sur la convocation, et je repère une porte, en haut d’un escalier, derrière le bâtiment, dont je pense naturellement qu’elle est la porte d’entrée puisqu’elle correspond à la flèche (voir plus bas). Arrivé sur place, le lendemain, je file en direction de cette entrée et je ne parviens pas à ouvrir la porte qui est condamnée et dans une zone en travaux que le street View a dû précéder. Je fais le tour par l’autre côté du bâtiment et découvre qu’une grande entrée frontale était située juste en face de l’arrêt de bus. J’avais suivi un chemin pré-formé par la l’adresse officielle, grâce à Google maps et au Street View, alors qu’une expérience simple et “naturelle” de l’espace directement perçu m’aurait sûrement permis d’aboutir devant la bonne porte. Cependant, le repérage du Street View m’a été utile notamment pour l’impression globale des lieux qu’il m’a procurée, ce qui m’a permis de sortir du mauvais chemin dans lequel il m’avait lui-même conduit.

Ce service s’adresse plus à mon imagination qu’à ma raison, jen ai bien conscience, et Street View me propose d’ailleurs de visiter le chemin de traverse de Harry Potter au Warner Bros. Studio Tour de Londres,l’océan ou encore le Grand Canyon … il ne s’agit pas d’informer, mais de tapisser mon approche du réel d’une expérience imaginaire qui opérera presque comme un souvenir des lieux.

Ces deux expériences prises au hasard, parmi de nombreuses autres, montrent un usage devenu banal de la photographie numérique dans sa dimension ubiquitaire, celle du repérage des lieux lointains via une application internet. Elles montrent aussi que si l’image photographique ne peut ici porter des informations certaines sur les lieux, perdant ainsi de sa valeur indicielle, elle peut en revanche, et c’est son but affiché, permettre au spectateur-usager de “faire comme s’il y était”, de se “promener dans une ville ou un musée”, accomplissant alors le rêve que Diderot vécut sur un plan scriptural dans ses fameux Salons… Entrer et marcher dans l’image, explorer sa profondeur… C’est le plaisir d’enveloppement par l’image connu dans le panorama du XIX ème siècle qui est devenu global et universel.

Les caractéristiques esthétiques de cette expérience de l’image consistent en trois points liés à la présence du corps du sujet imageant et du sujet regardant (ils partagent le même habitacle subjectif) dans l’espace photographié.
1) Le cadrage est subjectif et laissé au spectateur : ce qui est un aboutissement et probablement un début de réalisation du désir porté par la fonction énonciative du cadre des images depuis la ré-invention de la perspective et sa théorisation par Alberti en 1435. Les jeux vidéo ont déjà proposé cette modalité de vision en caméra subjective dirigée par le spectateur, mais il s’agissait généralement de lieux virtuels, ici, la référentialité joue un rôle important.
2) La référentialité photographique joue un rôle essentiel puisque c’est une image de reconnaissance, mais son réalisme ne repose pas sur la foi sur l’identité visuelle entre ce qu’elle montre et l’état actuel des espaces traversés ; on regarde cette image “avec des pincettes” en sachant qu’elle est approximative, en sachant que les couleurs, la lumière, les noms des boutiques, les feuillages, la part mobile de l’espace, peut avoir changé, comme le souvenir qu’on peut avoir d’un lieu dont on sait qu’il n’est plus conforme à ce souvenir mais y est lié par l’expérience. Ce qui compte ici c’est l’appréhension physique de l’espace et non la ressemblance, une découverte globale et approximative des lieux, un repérage cartographique modélisé. Street View nous apprend à user de l’image photographique au second degré, avec recul sur sa dimension indicielle.
3) Le déplacement dans l’image pose une question passionnante : la nouvelle vue succédant à une précedente, après un déplacement, est-elle une partie intérieure de l’image précédente ou est-elle une nouvelle image ? En d’autres termes, le spectateur se déplace-t-il dans l’image ou se fabrique-t-il une succession d’images des lieux qu’il visite virtuellement ? Street View est-il un espace iconique ou un catalogue de prises de vue ?

La technologie mise au point par Google dans ce projet pharaonique de représentation holistique du monde repose sur des possibilités propres à l’image numérique ; la quantité produite d’une part et le traitement informatique des données de l’autre. Ainsi, les différents dispositifs de prise de vue utilisés, la voiture (pour les rues), le tricycle (pour les chemins et les rues étroites), le chariot (pour les musées), et le trekker(pour les étendues sauvages) sont en capacité de prendre des photographies panoramiques à 360 °, des “photosphères” selon la terminologie de Google, et le logiciel utilisé de créer une impression de continuité entre les stations d’où sont prises les images fixes, en imitant par des traînées informes, les effets de déplacement du travelling cinématographique. Ajoutons à ces vues liées ensembles, les nombreux atomes sphériques diffusés par des internautes qui font des photosphères avec leur “appareil Android fonctionnant sous Jelly bean 4,2 ou ultérieur”. Le résultat visuel est en progrès technologique constant depuis 2008, mais entre les stations pré-déterminée, l’impression d’avoir une image-guimauve, demeure, une image où des personnages guimauve ne laissent parfois qu’une part infime et informe d’eux-mêmes… en guise de trace photographique.

Capture d'écran Google Street View - personnage guimauve dans une rue de Gênes

Il va de soi que cet effet n’est pas de nature à renforcer le réalisme de cette image, mais ce n’est pas ce qui compte. Les images de Street View ne se réclament pas d’une indicialité susceptible de délivrer des informations sur les lieux exposés, les accrocs et les fantômes sont trop nombreux, mais elles assurent une impression d’immersion et de présence visuelle dans des espaces lointains que le spectateur sait crédibles parce qu’elles ne sont pas des reconstitutions numériques mais bien des photographies, c’est-à-dire des images qui requièrent de façon obligatoire la présence sur place du sujet imageant.

Ainsi, parmi les nombreuses transformations du champ photographique consécutifs à l’avènement de la technologie numérique, on peut évoquer, à l’aide de cet exemple, un glissement du paradigme photographique1 d’un “ça a été” (Barthes) à un “j’y ai été”.

En effet, la photographie propose une image qui a la particularité d’être intimement liée à un savoir qui l’identifie et concerne son mode de fabrication, savoir approximatif pour le plus grand nombre mais qui n’en détermine pas moins le rapport qui s’établit entre le sujet regardant et l’objet photographié à travers la texture photographique de l’image.

captures d'écran Google Street view et Google Maps - façade d'un hôtel dans le village de Varese ligure, la place des Miracles à Pise, Une vue satellite du campus de Poitiers et un panneau de stationnement interdit devant l'hôtel dans le village de Varese ligure

La photographie argentique atteste l’existence de son objet comme ayant été là, présent, en vertu d’une objectivité optique et de ce qui se présente comme l’empreinte argentique du réel, ce “ça a été” d’une chose telle qu’elle est, même si je ne suis pas là. Cette accentuation de la dimension indicielle de l’image était certainement due à l’importance sociale et politique de l’image photographique dans les industries médiatiques en plein essor entre les années 1920 et les années 1990… Notre rapport au monde et au lointain reposait alors sur une foi dans cette objectivité d’essence démocratique de la photographie2 renforcée par des discours qui ne pouvaient s’extraire de l’influence de ces usages médiatiques. Quand bien même on reconnaissait marginalement sa valeur artistique et donc subjective, cette subjectivité était indexée sur l’indicialité du médium (Rosalind Krauss)… Atget, Stieglitz, Sander, Capa, Cartier-Bresson, Doisneau, Evans, Depardon …

Aujourd’hui, il apparaît que dans l’image numérique, c’est la preuve rétrospective de la présence du sujet imageant en tel lieu qui est attestée. Avec une image photographique numérique, je ne suis pas sûr de ce que je vois, dans la mesure où l’image s’intègre dans un univers informatique, parfois instable quant à sa résolution ou son affichage, où je peux intervenir sur les images, où j’ai l’habitude de jouer avec les images, mais en tant qu’image faite en un lieu, éventuellement géolocalisée, elle atteste d’une seule chose avec constance, la présence du sujet qui a appuyé sur le déclecheur. Alors que cette dimension là était secondaire et implicite, presque escamotée dans l’ordre objectif où les usages médiatiques, massifis, avaient placé la photographie, il devient premier, visible (géolocalisation) et dominant sous l’effet des usages privés qui ont largement accédé à la visibilité, comme cela a déjà été largement documenté surL’atelier des icônes.

Les deux pôles non techniques et indispensables de l’opération photographique, le sujet imageant et l’objet photographié, sont, en tant que champ et contrechamp possible, les deux faces de l’image photographique, dont l’une apparaît explicitement (champ) quand l’autre enveloppe le spectateur et se fait présence implicite (contrechamp possible). Selon les moments de l’Histoire, selon les contextes de diffusion et les intentions de prise de vue, entre la fable de l’Art et le poids scientifique du document, la photographie a pu pencher, dans son discours d’autoprésentation (noème, archè, paradigme…), du côté de son objectivité (“ça a été”) ou bien du côté de sa subjectivité (“j’y ai été” / “Je l’ai créée”).

En réalité toute photographie est bifrons, il n’y a pas d’essence photographique, bien sûr, c’est une technique de production d’images qui prend place dans une longue tradition, elle est utilisée dans des contextes et avec des intentions différentes, et toute photographie porte des traces d’objectivité et des traces de subjectivité, que le regard peut prendre en compte à sa guise et en fonction des incitations extérieures.
L’hypothèse de ce billet est que la technologie numérique, par la fluidité qu’elle confère à l’image, par les possibilités qu’elle offre de la traiter en masse et en détail, de la modifier et de la fondre dans des formes de diffusion multiples, a pu contribué à faire évoluer son paradigme, d’une mise en avant de l’objet photographié vers une mise en avant de la présence du sujet imageant en un lieu, et derrière lui, en vertu de la conduction subjective du cadrage (instaurée par la finestra albertienne), de celle du spectateur.

Ces expériences presque quotidiennes que procure Street View en sont un exemple parmi d’autres… c’est désormais le témoignage réflexif de la présence de la personne qui l’a faite qui rend l’image crédible, plus que l’autorité mimétique de ce qui est montré. C’est ce que nous dit en tout cas la tendance de Google Street View à nous montrer les coulisses de certaines de ses prises de vue immersives, et c’est aussi ce que montrent largement les usages d’Instagram…

Voir sur le même sujet : Sandy sur Instgram du “ça a été” au “j’y ai été”

Bonnes vacances et belles flâneries …

  1. c’est ainsi que le nomme François Brunet, c’est aussi globalement ce que Roland Barthes appelle le noème de la photographie, ce que Jean-Marie Schaeffer appelle l’archè []
  2. “tout le monde pourra s’en servir” disait Arago []

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