Gravity : Pourquoi croit-on aux images numériques ?

 Le figaro.fr 9 octobre 2013J’ai failli aller voir Gravity. J’avais été attiré par ce film, et puis je ne sais ce qui s’est passé, je suis resté immobile devant le terminal électronique qui remplace les caissières à l’UGC Cité-Ciné des Halles; le prix de 13 euros 50 s’affichait sous mes yeux, j’avais sorti ma carte et j’ai finalement renoncé, une petite indisposition, un vertige. Il était 18 heures 20, je n’avais rien dans le ventre et l’idée de passer une heure trente dans l’espace m’a incité à rebrousser chemin, un peu comme j’aurais pu le faire, dans le même état, devant un simulateur de vol spatial à Disneyland. La 3D, le manque d’air, les tourbillons, malgré les moments d’apesanteur et de paix qui doivent rappeler 2001, je craignais d’être pris dans un manège un peu trop brusque pour mon estomac creux. Je n’allais pas voir un film, j’entrais dans une attraction, et ce n’était pas le moment pour cela. J’y ai pas été.

 

Le figaro.fr 9 octobre 2013

J’ai failli aller voir Gravity. J’avais été attiré par ce film, et puis je ne sais ce qui s’est passé, je suis resté immobile devant le terminal électronique qui remplace les caissières à l’UGC Cité-Ciné des Halles; le prix de 13 euros 50 s’affichait sous mes yeux, j’avais sorti ma carte et j’ai finalement renoncé, une petite indisposition, un vertige. Il était 18 heures 20, je n’avais rien dans le ventre et l’idée de passer une heure trente dans l’espace m’a incité à rebrousser chemin, un peu comme j’aurais pu le faire, dans le même état, devant un simulateur de vol spatial à Disneyland. La 3D, le manque d’air, les tourbillons, malgré les moments d’apesanteur et de paix qui doivent rappeler 2001, je craignais d’être pris dans un manège un peu trop brusque pour mon estomac creux. Je n’allais pas voir un film, j’entrais dans une attraction, et ce n’était pas le moment pour cela. J’y ai pas été.

Je voulais aller voir Gravity pour pouvoir écrire sur ce film, sur l’effet particulier qu’il a sur les spectateurs. “Claque visuelle”,  ”du jamais vu au cinéma”, “un pur bonheur visuel”, “Un véritable monstre visuel qui vous transporte là où on a tous rêvé d’aller : l’espace !” … les expressions insistant sur l”effet spectaculaire du film sont très nombreuses dans les commentaires qu’on peut lire sur Allociné.  Tout le monde semble d’accord pour prêter au film une grande puissance d’évocation qui donne au spectateur l’impression d’avoir passé du temps dans l’espace, d’être resté en apesanteur durant le temps de la projection. Ainsi, André Gunthert précise-t-il en commentaire sous un statut Facebook dans lequel il évoque le film : “Oui, la fin insiste un peu lourdement sur ce retour au plancher des vaches – mais peut-être moins que les premiers pas qu’on fait hors de la salle, et où l’on est vraiment content de retrouver le sol sous ses pieds…”

Attraction !

La semaine dernière, je me suis donc décidé à aller voir Gravity, dans le seul but d’en parler ici. Je répondais en cela à une double prescription. Celle de mon environnement prescriptif habituel, qui me rendait personnellement curieux de faire moi aussi cette expérience spectatorielle et celle de mon statut d’auteur soucieux de prendre la parole avec, au moins, la légitimité suffisante que confère le fait d’avoir fait l’expérience de l’oeuvre. Je ne pouvais pas écrire sans l’avoir vu. S’agissant d’images, et d’une réflexion sur la relation de l’oeil à l’image et de l’image à son référent, sur l’esthétique du “j’y ai été” , je ne me voyais pas parler du film sans l’avoir vu, sans y avoir été, sans avoir éprouvé ce qu’éprouve le spectateur dans cette attraction.

Pourtant, je me suis rendu compte, après avoir renoncé, que le véritable objet de ma réflexion, ici, ne résidait pas dans les images du film que je peux imaginer, et même apercevoir, sans bien sûr parvenir à éprouver leur effet en 3D et en immersion dans la salle sur la durée du film.  Le sujet de ma réflexion n’est pas seulement la manière dont le film a été conçu (dont sa conception contraint ou cherche à contraindre sa réception) dans ce que Roger Odin appelle l’espace de communication du réalisateur, et qui est l’objet de la critique classique, mais bien la façon dont il a été reçu dans l’espace de communication du spectateur. Comment celui-ci construit-il le film ? Est-ce que l’impression d’être allé dans l’espace, qui caractérise de nombreux commentaires du film, et que je résume dans l’expression “j’y ai été” en déplaçant la fameuse formule de Barthes (“ça a été”) est pertinent pour qualifier le rapport qui unit l’oeil du spectateur de film de science-ficion à l’image numérique qui lui présente un décor imaginaire comme s’il avait été photogaphié ? D’où vient le crédit extraordinaire de ces images qui n’ont pas plus de lien avec le réel qu’une peinture ? L’illusion réaliste est-elle la seule explication à cet effet ?

Qu’en est-il de l’indicialité photographique dont les principes techniques sont absents de l’image numérique ? Dans la mesure où cette dernière ne peut être considérée comme une pure empreinte de la réalité (avec bien sûr toutes les réserves que cette notion demande) et que rien ne distingue un pixel informé par le réel d’un pixel informé par un programmateur, comment ce voyage imaginaire dans l’espace peut-il substituer un “j’y ai été” au “ça a été” de Barthes ? Les deux sont normalement liés par la notion d’Index, et se fondaient l’un l’autre. L’image photographique était crédible parce que son indicialité supposait un contact avec le réel (“ça a été”) et impliquait la présence du photographe sur place, et la présence du photographe sur place (“j’y ai été”) était elle-même attestée par l’indicialité photographique. Le photojournalisme et le tourisme, c’est-à-dire le voyage sur place,  étaient les deux contextes d’énonciation où cette double implication était la plus lisible, la plus opératoire. Mais que se passe-t-il avec la photographie numérique qui nous habitue dans la pratique quotidienne à ne plus prêter à l’image elle-même, et à son indicialité, cette naïve transparence d’empreinte photogénique ?

Force est de constater que les images photographiques à l’ère numérique n’ont pas perdu de leur crédit. Mon hypothèse est que le crédit de ces images ne repose plus sur le paradigme de l’indicialité fondé par des théoriciens pour exprimer ce que tout un chacun croyait connaître de l’image photographique, considérée comme empreinte du réel, mais sur le crédit du filmeur ou du photographe, capable d’attester par son discours ou sa légitimité, sa présence sur place. On ne croit plus les images photographiques ou cinématographiques pour ce qu’elles montrent mais pour ce qu’on nous dit des conditions de leur fabrication. Contre leur vérité indicielle déconstruite par l’expérience, s’impose leur authenticité discursive, que j’appelle ici le “j’y ai été”. Or, dans le cas de ce film dont tout le monde loue le réalisme et l’effet d’immersion, au point qu’un journaliste mexicain a demandé au réalisateur si le tournage dans l’espace n’avait pas été trop difficile à cause de l’apesanteur, je constate que ces images numériques évidemment “truquées” bénéficient d’un grand crédit et offrent au spectateur une expérience proche du “j’y ai été” .

C’est ce que montrent ces extraits choisis parmi les critiques de spectateurs ayant accordé 5 étoiles au film sur le site d’Allociné.


“La prouesse technique dont fait part Alfonso Cuarón sur chacun de ses plans en s’appuyant sur un univers sonore discret pour suggérer le silence pesant et étouffant de l’espace renforce l’idée d’être dans la peau du personnage. Nous sommes indirectement dans l’espace et on ne peut s’empêcher de s’identifier au personnage, de se mettre à sa place, et c’est ça la force de ‘Gravity’” ajoute Actumovies.

Djoletto ajoute : “Parce que la parfaite maitrise technique, la virtuosité de Cuaron, tant sur le plan visuel que sonore, rend au final l’expérience ultra réaliste, intense et complètement immersive ! Grâce à ce film, je suis allé dans l’Espace pendant 90 minutes ! J’étais à la fois très grand, tout en haut du ciel et tout petit, grain de sable dans l’immensité de l’univers. Et moi aussi, j’ai été malmené, pris dans le chaos de cette catastrophe orbitale, scénario cauchemar de la Nasa.”

Et Puce 8368 : “Grâce à des effets visuels stupéfiants, à des effets spéciaux incroyables et à une subtile 3D, “Gravity” est une immersion spatiale asphyxiante, renversante et vertigineuse. Le réalisateur a su créer un univers sonore discret pour suggérer le silence de l’espace, son immensité et son caractère oppressant.”

Avec ce commentaire de Wurthering heights on voit apparaître des formules “univers sonore discret” “caractère oppressant” qui reviennent d’un commentaire à l’autre : “Le travail sur le son est essentiel dans Gravity et, outre une BO somptueuse, il s’agissait de créer un univers sonore discret pour suggérer le silence de l’espace et son caractère oppressant, tout en offrant au spectateur la possibilité de s’immerger dans le film.” Ces éléments de langage soulignent en général un effet d’immersion qui pourrait bien avoir une dimension conventionnelle voire injonctive (d’où la naissance de stéréotypes dans les critiques)… Il faut avoir eu l’impression d’y avoir été pour être un bon spectateur !

Le son semble avoir joué un grand rôle dans l’immersion du spectateur, comme le souligne Denis A. : “Le travail sonore très subtil, ainsi que la bande originale somptueuse et terrifiante de Steven Price participe de cette immersion spatiale du spectateur.”

“Alfonso Cuaron nous offre avec son Gravity une expérience hors norme nous mettant pendant le temps d’un film dans la peau d’un astronaute grâce à des plans séquences exceptionnels”

Pour limiter le corpus, dont ces critiques sont un bon reflet, et avoir une vision contradictoire de cette réception, je prendrai aussi des critiques de spectateurs n’ayant pas aimé le film et l’ayant noté d’une demi-étoile.

Ralfy A. pointe l’inefficacité de l’immersion que les spectateurs précédents avaient louée : “Bref vous enlevez 1h au film (les copié-collé du scénario), vous changez la bande son, et vous faite une vrai 3D immersive sur 360° et vous aurez 30 minutes pouvant passer à la geode (pour les plus optimistes ) ou vidéo-gag (le plus probable).”

Ellias de Kelliwi’ch reconnaît les qualités visuelles du film mais les trouve vaines dans une formule elle-même paradoxale puisqu’elle dénonce le vide d’un film sur le vide : “Au bout du compte, et si l’on veut bien regarder au-delà de la réussite visuelle, incontestable mais purement formelle, on s’aperçoit que ce film est aussi vide que l’espace dans lequel évolue l’héroïne.”

Ce que souligne Heavenalice : “un des plus mauvais films que j’ai vu cette année. ok les images de l’espace en 3D sont remarquables et permettent de se rendre compte de ce que peut être de l’espace mais l’histoire du film est tellement nulle qu’on s’ennuie au bout de 10 min.”

Qu’ils aient aimé ou non les spectateurs pointent tous au minimum la qualité des effets spéciaux, et c’est globalement à partir de la question du scénario que se répartissent les avis positifs et négatifs. Ceux qui ont beaucoup aimé le film, la plupart des spectateurs (76 % des spectateurs donnent une note égale ou supérieure à trois étoiles sur cinq) évoquent en prioriorité le réalisme des images de l’espace en pointant leur impression personnelle (mais probablement aussi un peu contrainte par une doxa spectatorielle) d’y avoir été, ceux qui n’aiment pas reconnaissent la qualité réaliste de ces images mais précisent tout de même leur scepticisme en montrant que la “magie” du voyage n’a pas opéré sur eux – des sceptiques – et que leur crédulité a été anihilée par l’absence de scénario crédible.

Tous semblent d’accord sur le fait que l’efficacité du film doit résider dans sa capacité à rendre crédible cette aventure dans l’espace et à procurer au spectateur une sensation, le dispositif d’ensemble ayant bien fonctionné pour les uns et mal pour les autres… Le crédit des images elles-mêmes n’est jamais remis en cause.

Deux éléments en effet viennent attester ces images et leur donner ce crédit qui autorise la rêverie, ils se regroupent dans la formule du “j’y ai été” qui favorise celui du spectateur par le jeu de la projection-identification, ou de la conduction subjective du cadrage.

- Elles sont proches de celles qu’on a déjà pu voir et correspondent au fond à une animation d’images déjà présentes dans notre imagination, ce qu’on n’avait jamais vu ce n’est pas l’espace comme ça, mais les photos scientifiques de l’espace devenant des espaces cinématographiques… on n’est plus tout  à fait dans le registre de la science-fiction mais dans celui de la science, des missions spatiales, confrontés au fantasme  universel de la noyade dans le vide.

-Ce voyage scientifique dans l’espace dont ces images seraient le vecteur a été fait réellement par des témoins d’autorité, les astronautes, au premier rang desquels figure Buzz Aldrin qui a accompagné Neil Armstrong sur la lune en 1969 et a piloté des sorties dans l’espace.

Au moment de la sortie du film en France, comme aux USA, une série/campagne d’articles ont précisé que celui qui y avait été adoubait le film : Le Figaro.fr titrant par exemple au dessus d’un portrait franc, large et direct : “Gravity: l’astronaute Buzz Aldrin «très impressionné»” (Voir Illustration en tête du billet)

C’est sans doute ici, dans ce témoignage direct et dans cet adoubement qui vaut blanc-seing à notre imaginaire, que se nouent les images numériques du film et le sentiment d’avoir vécu une expérience authentique sur un mode qui n’est plus celui de la représentation mais celui de la simulation. Deux notions qu’il faudrait maintenant parvenir à articuler ensemble dans la mesure où la vérité de l’image photographique, à l’ère numérique, s’est déplacée de son rapport “ontologique” (imaginaire de l’indicialité) vers son rapport discursif au réel. Comme dans le cas de la sortie en salles du film Les intouchables pour lequel les personnes réelles étaient venues adouber cette histoire incroyable, Buzz Aldrin a servi de caution au “j’y ai été” du film comme en témoigne cette critique de spectateur :

“Dans ces images de l’espace, ces nuées insensées, ces visions à tomber de notre petite planète, dans ce son incroyablement travaillé, et qui restituent, aux dires des astronautes qui ont vu le film, ce qu’ils ont connu là haut et leur donnait envie, aussitôt rentrés, de postuler pour la prochaine mission.” (Zoé B)

 

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