«Toto et ses sœurs» réinvente le cinéma

«Toto et ses sœurs» d'Alexander Nanau est un film extrême qui parvient a effacer littéralement la frontière entre le documentaire et la fiction. Un cinéma cru, direct, puissant, qui sait aussi prendre son envol allégorique ... Une merveille.

Totonel dans Toto et ses soeurs Totonel dans Toto et ses soeurs
Toto et ses soeurs s'ouvre sur un plan en plongée donnant sur une cité HLM de Bucarest, lumière rasante et naturelle, brumes matinales, image minérale d'un automne d'Europe centrale. Un enfant escalade un mur, joue avec ses copains, marche dans la rue au coeur de la cité. Un petit brun qui se distingue du lot simplement parce que le cadrage le souligne discrètement, le suit et finit par le nommer. C'est Totonel dit Toto. Le personnage est né.

Deux jeunes filles nettoient un appartement très mal meublé, il fait encore bon ; on frotte, on lave, ce sont les enfants qui gèrent la maison. Lumière douce, équilibrée, l'image HD est juste, précise, la caméra est portée, près des personnages, les suit sans entraver ni régenter l'espace perçu et enregistré. 

Une cage d'escalier, une voix en roumain : "Toto, tes soeurs sont en train de nettoyer" ... Tout est en place en une réplique ; il y a Toto, il y a ses soeurs, il y a l'appartement sale et pauvre de cette banlieu déshéritée de Bucarest. Scénario bien écrit, le cadre spatio-temporel est bien présenté, le personnage principal aussi, il ne manque plus que les prémices de l'intrigue. "Quand ta mère revient-elle à la maison ?" lui demande un copain. "ça ne te regarde pas ! répond Toto."

La journée se poursuit, un oncle fabrique un réchaud en insérant de manière ingénieuse une résistance électrique dans un bloc de stuc qu'il a creusé en accordéon. La survie prend des chemins bizarres dans l'épaisseur concrète et friable du réel... Une grande casserole remplie d'eau est posée dessus, ça chauffe, on voit s'échapper une légère vapeur, les pâtes vont arriver... le festin se prépare à la tombée du soir... Des hommes arrivent, en short et tongs, ils demandent s'ils peuvent se shooter dans l'appartement, mais ne tiennent pas compte des réponses négatives des enfants ; les seringues sont déjà prêtes. Toto est allongé sur le canapé, torse nu, il s'ennuie pendant qu'à côté de lui un homme se fait une intraveineuse d'héroïne. Le plan est magnifique et cruel, magnifique parce que cruel de par la banalité qu'on suppose à la scène. ça ne peut être qu'une fiction, on ne peut pas filmer ça en passant. Un tel plan ne peut-être, si'l est vrai, authentique, "documentaire", qu'une dénonciation du réel. Mais il s'inscrit dans la lignée des approches de Larry Clark sur Tulsa, mais sans complaisance, ni jugement. Peut-être plus proche, par leur aspect cru et banal, des photographies de Jean-Christian Bourcart sur Camden, ou encore plus, pour leur cadrage anodin, de celles de Nan Goldin, plus narratives, plus autobiographiques. L'intention n'est pas dirigée vers la vie des drogués de Bucarest. Ce qui intéresse Alexander Nanau, c'est le personnage de Toto, la manière dont il vit dans cette réalité là, qui n'est pas autre chose, ici, qu'une réalité environnante. Ni un fantasme de bourgeois, ni un argument politique, ni un problème de société, ni une question sanitaire, mais un cadre pour un personnage. C'est alors que la narration prend tout son poids. Elle s'inscrit dans un paysage qui excède le naturalisme habituel de ce genre de films sociaux pour atteindre le naturel, le cru, le frais... c'est un film réalisé a fresco, dans la pâte du tournage, du réel du tournage, cet enduit à peine préparé, à peine posé sur la surface visible des choses.

Toto et ses soeursToto et ses soeurs

Mais on ne sait plus s'il faut classer le film dans la catégorie des "documentaires" ou des "fictions". Le scénario est trop bien écrit, les dialogues trop précis, et l'intimité avec les personnages, la façon dont les visages des junkies sont filmés, sans crainte ni théâtralité, en train de se shooter, la cruauté des situations, ne laissent pas de doutes sur la mise en scène... mais en même temps, l'enduit frais du réel où le pigment s'accroche, dont l'image même fait physiquement partie, nous indique qu'il n'y a là aucune préparation, que tout est pris sur "la vie sans pose." Comme aux premiers temps du cinéma, lorsque ni la fiction ni le documentaire n'existaient encore. 

Toto et ses soeursToto et ses soeurs

La mère apparaît un peu plus tard, devant un juge, dans le pénitencier où elle purge sa peine pour traffic de drogue. Le père est absent, on comprend que les enfants sont livrés à eux-mêmes, Toto grandit dans cet appartement avec ses soeurs, sous l'oeil des oncles. Ils sont Rroms. La soeur aînée se drogue, la plus jeune résiste, Toto, lui va à l'école, apprend à lire, à compter, et surtout à danser. Il remportera le second prix dans un concours de Hip Hop important, moment de gloire très hollywoodien qui échappe tout de même à la logique implacable de la success story, comme par miracle, un second prix plutôt qu'un premier, et le film est sauf...

Soudain, musique;  la caméra bouge différemment, l'image est réduite et mise à distance par sur-cadrage, et l'on découvre Andreea, la plus jeune des jeunes soeurs de Toto, qui se filme dans le miroir de son armoire. Une petit caméra vidéo en main. Le format est différent, le sujet qui s'exprime aussi, c'est le plan subjectif par excellence, marque de la fiction, premier syntagme de l'expression fictionnelle au cinéma...  Ce format reviendra à plusieurs reprises dans le film, comme journal intime, occasion pour Andreea de faire le point sur elle-même. Ou une autre fois alors qu'elle est allongée avec Toto. Ce dernier fait des grimaces et l'on comprend que l'écran de contrôle du camescope est tourné vers eux et qu'il l'utilise comme un miroir... Pour les jeunes personnages de ce film, la caméra est un miroir qui leur permet d'accéder à une subjectivité nouvelle. Ils aiment se voir et se filmer par eux-même et ne sont plus objets de notre attention. Une autre fois, ils se parlent sérieusement devant la caméra, se filment et parlent, réalisent un documentaire sur leur vie à l'intérieur du film d'Alexander Nanau. Dans une autre courte séquence Andreea filme sa soeur aînée, sortie de prison et de cure de désintoxication, et qui a malheureusement replongé dans l'héroïne, fidèle en cela à la trajectoire de sa mère. La chambre est sans dessus dessous, des vêtements et des objets jonchent le sol, dans un coin, recroquevillée sur un lit, elle pleure. Andreea, investie de sa mission de cinéaste la filme, engage alors un dialogue d'une dureté et d'une vérité vertigineuses. Elles sont seules, face à face, c'est le coeur palpitant du film, et le réalisateur n'est pas là... il les a laissées faire ce bout de film. Andreea zoome sur le visage de sa soeur lorsque celle-ci aborde la question de "l'abandon de la mère"... Devenir sujet n'est-ce pas justement la quitter sans éprouver la culpabilité de l'abandon ? L'une se drogue, fidèle à la mère, l'autre s'exprime, fidèle au cinéaste... Tout est montré et souligné de l'effort pour être sujet, ou pour s'injecter de la présence maternelle dans les veines. C'est ici que le cinéaste a su innover et proposer quelque chose de totalement audacieux et révolutionnaire. Révolutionnaire au sens de démocratique ! Il a laissé les personnages faire le film sans jamais cesser d'en être le réalisateur, au montage, mais en adoptant une position de retrait qui a permis aux sujets de naître au film. Il raconte l'histoire de jeunes devenant des sujets dans un monde où il n'y a aucune place pour eux, et il leur laisse lui-même la possibilité de devenir les sujets de son film, non pas comme thème mais comme énonciateurs, co-auteurs. Ils ont certes un format différent, un matériel moins performant, ils sont insérés dans le film global, mais la confiance et la liberté semblent totales et le geste est en soi un signe efficace et utile à l'ensemble du film mais aussi aux idéaux humanistes qu'il défend...

Andreea et Toto in Toto et ses soeursAndreea et Toto in Toto et ses soeurs

Mais ce geste est aussi un puissant moyen de troubler les frontières entre le documentaire et la fiction au sein même du film et au passage de mettre le spectateur dans la capacité de saisir ce qui distingue deux intentions jamais totalement séparée au cinéma, dans tout film. L'intention informative et l'intention narrative.

Aucun film ne possède pas une part documentaire et une part de fiction. Tout dépend de la visée et du contexte de la fabrication et de la réception. Un film de fiction des premiers temps du cinéma est un documentaire sur son époque si on la reçoit en y cherchant une information sur le réel enregistré ou sur les conditions de sa réalisation. Mais si on le reçoit en prenant plaisir au jeu de sa narration, avec une certaine empathie pour les personnages, on le prend comme une fiction et on en oublie la part informative. Et devant le même film, dans le même regard de spectateur, les deux intentions de réception peuvent cohabiter. De la même manière, les deux intentions peuvent cohabiter dans le geste de celui qui fait l'image. La question n'est donc pas de savoir si l'objet est en soi documentaire ou fiction, c'est une question vaine, mais il faut au contraire se demander si la réalité y est un objectif visé ou un moyen utilisé. Si elle est un objectif, à la fabrication comme à la réception, alors c'est l'intention informative (fût-elle une illusion) qui prime. Si la réalité est plutôt un moyen, alors nous sommes dans une intention poétique ou narrative. 

Cette distinction est magistralement mise en jeu et utilisée par Alexander Nanau dans Toto et ses soeurs. En laissant la caméra aux enfants, il leur a permis de faire un documentaire sur leur vie. Comme de nombreux impétrants en matière de cinéma, Andreea filme sa réalité pour elle-même et utilise la caméra pour exprimer ses sentiments. C'est une façon de revenir aux sources mêmes du geste cinématographique : l'acte de filmer spontanément une réalité pour la montrer, en dire quelque chose, et éventuellement s'en servir comme moyen pour raconter une histoire. Cette mise en abyme d'une naïveté primitive, apte à dégager les possibilités premières du médium, fait ressortir par contraste le travail et l'intention de Nanau sur le film ; raconter une histoire en prélevant des bribes de réalité non mises en scène et en les montant de manière précise. Et l'aspect narratif n'y est pas qu'une question de montage même si la collaboration avec le monteur George Cragg, habitué aux fictions, n'est pas anodine. Il s'inscrit dès le tournage par les choix des cadrages, la distance et la manière d'être présent avec les enfants filmés, qui sont pris comme des personnages sujets et non comme des objets représentant leur milieu. L'image ne cherche jamais à montrer, elle écoute, elle suit, et surtout elle construit l'attente du spectateur en n'étant jamais explicative. Le film progresse ainsi d'attentes en attentes vers un dénouement incroyable qui fait rétrospectivement du film et des événements filmés, un véritable processus performatif, une inititation.

Nanau précise ainsi sa démarche : “Avec cette façon de faire des films où on ne sent pas la présence du réalisateur, on a franchi les frontières du classique film documentaire. Pour les spectateurs c’est comme voir un film d’action avec des vrais gens alors que je n’ai jamais dit quoi que ce soit ou fait de la mise en scène. C‘était comme filmer la vraie vie, ce qui se passait devant la caméra. Et ensuite vous structurez l’histoire dans la salle de montage.”

Alexander Nanau a réussi le miracle de faire un film qui est à la fois une vraie fiction (on prend alors la réalité filmée comme un moyen) et un vrai documentaire (on prend alors la réalité filmée comme le but du film), un film ouvert aux intentions des spectateurs, un geste poétique dans le réel, une performance au sens sportif, artistique et sémiotique... 

 

Toto et ses soeursToto et ses soeurs

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.