Instagram, l'image qui nous dit "Allô ?"

Même s’il ne se départit pas d’une forme de condescendance vis-à-vis du côté “facile” de l’utilisation d’Instagram, qui permettrait à n’importe quel quidam de réussir sa photographie, le dossier “Tous Photographes” de Télérama marque une évolution dans l’approche que les médias généralistes ont de l’application phare et de ses cousines.

Même s’il ne se départit pas d’une forme de condescendance vis-à-vis du côté “facile” de l’utilisation d’Instagram, qui permettrait à n’importe quel quidam de réussir sa photographie, le dossier “Tous Photographes” de Télérama marque une évolution dans l’approche que les médias généralistes ont de l’application phare et de ses cousines. Après une période d’intérêt technologique plus ou moins sceptique pour la nouveauté du camphone, après une période “morale”, inquiète ou enthousiaste, devant le ” tous journalistes”, lié au fait d’avoir un appareil photo dans son téléphone et d’être ainsi un témoin visuel permanent, et après des considérations erronées sur le sens “nostalgique” du Vintage des filtres pour smartphones, c’est en s’ouvrant enfin à l’évidence des pratiques quotidiennes des usagers que l’image numérique issue d’un smartphone est abordée… Ce n’est plus qu’un problème économique ou moral posé aux professionnels de l’image (médias et photographes) c’est une réalité sociétale qui constitue selon le grand magazine culturel, “une révolution en cours”…

Enfin, la crainte laisse place à la réflexion…

Il faut dire que c’est un article très largement appuyé sur les travaux d’André Gunthert et du LHIVIC, dans l’esprit de l’approche communicationnelle que développe Gaby David dans la thèse qu’elle prépare sur le sujet. Il ne faut donc pas s’étonner si je me réjouis de cet article qui montre que la réception de l’image photographique numérique évolue, et que les critiques s’abreuvent aux bonnes sources. Il faut en effet aller sur Culture Visuelle, ou fréquenter les blogs spécialisés, pour observer des “instagrams” dans un climat compréhensif (au deux sens du terme), loin de la panique parfois hystérique de ceux, professionnels de divers ordres,  qui ne savent plus comment penser l’image photographique à l’aune de ses nouveaux usages et ne peuvent que proposer une longue plainte d’esthète baudelairien, défendant le travail manuel de l’artiste contre l’automatisme “industriel” du procédé. D’ailleurs, comme le poète, ils pourraient dire d’Instagram ce qu’il disait de la photographie : “L’observateur de bonne foi affirmera-t-il que l’invasion de la photographie et la grande folie industrielle sont tout à fait étrangères à ce résultat déplorable? Est-il permis de supposer qu’un peuple dont les yeux s’accoutument à considérer les résultats d’une science matérielle comme les produits du beau, n’a pas singulièrement, au bout d’un certain temps, diminué la faculté de juger et de sentir ce qu’il y a de plus éthéré et de plus immatériel ?1

Il s’agit pourtant d’un moment important de l’histoire de la photographie, dans sa dimension culturelle. Instagram, en tant qu’application qui a très bien épousé les aspirations des usagers de la photographie numérique, en tant que forme symbolique mise en action par le marché, est  pour ceux qui s’intéressent à la photographie, un moyen privilégié de saisir et de comprendre la structure paradigmatique de l’image numérique, ce qu’André Gunthert résume dans l’expression synthétique de l’image fluide.

"fonction métalinguistique" Olivier Beuvelet, juin 2013

L’application est enfin abordée comme un système de production et de diffusion d’images photographiques installé lui-même dans un dispositif technologique de communication. Elle produit une image qu’on envoie par téléphone, c’est-à-dire par le truchement d’un appareil de communication verbale… par un dispositif technologique initalement prévu pour la parole où, désormais, la parole et l’image se mêlent d’une manière nouvelle en un énoncé phonéographique (le terme est très intéressant parce qu’il évoque la voix et le dessin…). Cet “Instagram” devenu le substantif qui nomme l’image elle-même est si gênant pour les puristes de la vérité de l’image photographique parce qu’il ne s’articule pas principalement sur sa fonction référentielle, sur sa capacité à décrire le monde, comme une photographie considérée dans son “idée”, mais joue facilement aussi, et sans ordre apparent, sur d’autres fonctions de la communication, si l’on reprend le modèle de Jakobson. L’Instagram est souvent expressif comme la photo d’art, il est ainsi centré sur le sujet émetteur, il est aussi parfois purement conatif, visant à faire réagir le destinataire en vertu d’une complicité intime, il est aussi souvent poétique, jouant sur les capacités esthétiques propres à l’application, comme la photographie d’art encore, parfois aussi référentiel ; “t’as vu ça ?” On retrouve en cela, d’ailleurs, les fonctions traditionnelles des usages illustratifs de l’image photographique dans le contexte médiatique où une légende ou un propos verbal hante et détermine l’image et la tient dans un énoncé latent plus ou moins explicite. Mais alors que dans le champ médiatique, ces différentes fonctions sont souvent occultées au profit d’une mise en avant de la qualité “officielle” de la photographie, sa référentialité, ici, avec Instagram, le jeu sur ces autres fonctions est explicite, libéré du dogme de la vérité référentielle du support photographique. L’usager peut jouer avec toutes les fonctions communicationnelles de l’image photographique et s’en servir à la fois pour donner une information sur un événement (référentielle), traduire son humeur (expressive), faire une blague (conative), poursuivre une recherche esthétique (poétique) ou encore garder le contact (phatique)… En tant qu’hybridation entre une communication verbale forcément évanescente et un enregistrement visuel “ontologiquement” destiné à conserver l’instant, donc “durable”, l’image phonéographique est aussi labile que la parole dans sa capacité à jouer sur toutes les fonctions de la communication… elle offre une gamme de modalités qui place l’image photographique dans une pratique aussi quotidienne et banale que celle de la parole spontanée dans la conversation. Son ancrage (idéal) dans la fonction référentielle qui lui donnait à la fois sa spécificité et une force de vérité qui fondait, d’une certaine manière, un empire économique et idéologique (l’univers médiatique moderne) sur un modèle d’objectivité scientifique, semble s’ouvrir en un même endroit (le smartphone) à des usages qui étaient jusque là répartis dans différents domaines séparés, et souvent occultés par des discours dogmatiques… Information, Arts, vie privée, intimité, vie professionnelle… On peut désormais raconter des bêtises, râler, dire des choses graves, donner des informations, ou même rien du tout… bref, “être en contact”, à travers des photographies voyageuses et évanescentes comme les mots que l’on prononce ou que l’on chantonne… Avec Instagram, je peux chantonner des images… mais pas seulement !

Et je voudrais souligner ici que c’est étrangement la fonction la moins “glorieuse” de la communication verbale, c’est-à-dire la moins élaborée et la plus physique, celle qui utilise des mots-icônes sans signification mais simplement présents pour être présents : la fonction phatique, qui semble être la plus sollicitée par les usagers d’Instagram. Ou plus exactement qu’Instagram semble le dispositif le plus à même de solliciter… l’image-contact… l’image qui dit “Allô ?” pour tater le terrain, ou “coucou c’est moi!” sans peur des conséquences… ou encore “j’y ai été” voire, grâce à l’instantanéité du dispositif d’échange ; “j’y suis ! ” Instagram produit ainsi une image directe… une fente, décorée et mise en scène, mais qui fonctionne pragmatiquement comme une vraie fente donnant sur une réalité lointaine et inaccessible d’où ou avec laquelle on peut soudain établir un contact… “Allô ?”… quoi !

"On peut rater un Instagram !" Olivier Beuvelet, juin 2013

Si j’utilise ici la fameuse combinaison verbale de la lumineuse Nabilla, c’est parce qu’on a peut-être pas assez souligné qu’une part de la fascination exercée par cette réplique décrite comme sidéralement creuse, tautologique, exprimait au fond de manière fulgurante et limpide cette fonction phatique du langage qui est la plus (voire la seule) sollicitée dans les émissions de télé-réalité… le blah blah blah permanent des émissions en question montre verbalement que l’important en la matière est la présence, la présence des candidats qui ne sont que là, mais aussi de l’image en tant qu’image, c’est-à-dire en tant qu’objet visible, en tant que nourriture pour l’oeil… les mots-icônes des expressions toutes faites que répètent en boucle ces jeunes à qui l’on ne demande rien d’autre que d’être là, et de parler, sont parfaitement résumés par le “Allô”, pris soudain comme objet en soi par l’ajout du “quoi !” qui en fait un mot signifiant ici le contact, et l’horizon de toute communication en ces lieux… et qui est l’exemple canonique que l’on prend pour exemplifier la fonction phatique du langage chez Jakobson. De la même manière le dispositif d’Instagram propose en son fonctionnement basique (et c’est visible dans l’usage qu’en font beaucoup d’adolescents) l’occasion de garder le contact purement et simplement…

Or cet accent mis sur le contact dans l’image n’est pas forcément une nouveauté mais plutôt un dévoilement ou plus exactement l’accomplissement d’un désir qui est précisément le désir le plus fort qui soit lié à l’usage et à l’existence des images, le désir de présence qui se décline ici en désir d’être présent pour les autres et désir de sentir les autres présents, de voir comme par une fente qui abolit les distances, ce qu’ils font, où ils sont… Le smartphone et l’application Instagram sont appendus à ce désir de présence par l’image et l’on peut légitimement se demander si ce désir partagé n’oriente pas les évolutions technologiques liées à la pratique des images… Non qu’il y ait une forme de téléologie ou de progrès, chaque époque invente ses images vraies avec ses propres moyens et le désir est une donnée constante, sans évolution propre, mais simplement, la course vers l’objet de ce désir se nourrit des acquis et des lassitudes des générations précédentes… et il faut à la fois pousser le bouchon un peu plus loin et renouveler le discours avec une nouvelle donne.

La question qui se pose alors est : de quoi cette présence est-elle la présence ? Mais c’est une autre histoire qu’il faudrait aborder plus longuement…

Il n’ y a rien de péjoratif à dire que la fonction phatique de l’image, qui est celle sur laquelle joue la téléréalité est aussi la principale fonction sur laquelle se fonde le succès d’Instagram, mais l’on voit simplement un paradigme se dessiner, c’est celui d’une image et d’une parole de contact, où la signification est remisée à la périphérie des usages au profit de ce qui produit de la présence, une présence nourricière que les images “oralisées”, comme des bouches qui ont faim (Instagrams de plats…) ou  des bouches qui parlent pour ne rien dire (Instagrams de textes drôlatiques, propos légers et humoristiques) viennent documenter. C’est que ce contact humain chaleureux est la chose la plus essentielle à notre bonheur… et j’ai beau me plaindre de voir certains ados que je connais bien passer du temps à suivre des émissions réccurrentes de la téléréalité dont l’idéologie néo-libérale sous-jacente m’écoeure, je ne peux que constater qu’il s’agit aussi d’une accentuation du phénomène d’attachement à la récurrence des personnages des séries télé qui n’étaient eux-mêmes qu’une accentuation de ce qui avait fait jadis le succès de personnages des romans-feuilletons comme… Emma Bovary, personnage populaire et prétexte au stade ultime de la littérarité… le sacrifice flaubertien qui servira de modèle à ce qu’on fera de plus rafiné en Littérature au XX ème siècle.

Mais contrairement à la téléréalité qui appartient à “l’ancien monde” et laisse le spectateur muet devant l’image présence2,  et si Instagram offre bien à ses usagers cette fente réunificatrice dans la séparation au quotidien, il offre aussi la possibilité de s’exprimer de manière élaborée, notamment et principalement avec les filtres, les cadres et l’exercice répété et quotidien du cadrage qui coupe, isole, nomme, et signifie, ce qui constitue autant de moyens de greffer sur la focntion phatique, qui nous rassure sur le bon fonctionnement du canal, d’autres fonctions évoquées plus haut… Il permet à l’usager d’exercer son choix, d’opérer une syntaxe qui fait de l’image non plus simplement une présence, ni même une illustration dominée par le propos verbal, mais aussi un propos proprement phonéographique (une image-voix ou l’iverse), pris dans une conversation où la voix prend le timbre d’une couleur et l’accent d’un cadrage.

  1. Charles Baudelaire , « Le public moderne et la photographie », Études photographiques, 6 | Mai 1999, [En ligne], mis en ligne le . URL : http://etudesphotographiques.revues.org/index185.html. Consulté le 10 juin 2013. []
  2. il ne lui reste que le commentaire acide pour exister devant elle []

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.