Vues d’Arles (I) : Erik Kessels ou les clichés de la submersion …

 Instagram de l'installation d'Erik Kessels, 24 hrs in phootgraphy, Arles, 10 août 2013L’exposition d’Erik Kessels, au palais de l’évêché, en Arles, regroupe en fait deux expositions, imbriquées l’une dans l’autre ; 24 hours in photography installation conçue initialement pour l’exposition What’s next at FOAM ? présentée au FOAM à Amsterdam en 2011 et  Album Beauty, conçue initialement pour le FOAM, aussi, et présentée au printemps 2012.

 

Instagram de l'installation d'Erik Kessels, 24 hrs in phootgraphy, Arles, 10 août 2013

L’exposition d’Erik Kessels, au palais de l’évêché, en Arles, regroupe en fait deux expositions, imbriquées l’une dans l’autre ; 24 hours in photography installation conçue initialement pour l’exposition What’s next at FOAM ? présentée au FOAM à Amsterdam en 2011 et  Album Beauty, conçue initialement pour le FOAM, aussi, et présentée au printemps 2012.

Elles se sont succédées dans le temps et dans leur conception, ce qui place “l’ode à l’ère finissante de l’album photo” (Album beauty) comme un retour en arrière nostalgique après la déploration anti-numérique que constitue 24 hours in photography. Rassemblées, voire imbriquées, en Arles, elles forment un diptyque dont le rapport repose sur une opposition, peu apparente à l’oeil nu puisque toutes les photographies ont été tirées, entre l’âge de la photographie argentique où régnait l’album cartonné et l’ordre familial et l’ère de la photographie numérique qui s’étalerait en masse régressée sur les pages du Web. C’est en effet entre les modes de conservation et de présentation de la première et ceux de la seconde que s’établit la rupture qu’Erik Kessels a reprérée et qu’il vient dénoncer ou peut-être plus simplement déplorer dans ces deux expositions. En gros, parce que le sens de la nuance semble échapper à l’artiste néerlandais, il y a un temps béni, doré, fleuri, de l’album de famille, dont il a mis une quizaine d’années à dégager une rhétorique de l’existence photographiée, en collectionnant les albums achetés dans des vide-greniers, et un temps sauvage, sans ordre ni rhétorique, qui serait celui du flot quotidien des images privées qui viennent rompre la digue entre vie privée et vie publique, sous l’effet de l’irresponsabilité régressive des usagers.

Dans la première exposition, le spectateur déambule au milieu des pages d’albums reconstitués sur papier peint et collés sur des parois assez hautes ; il entre ainsi dans l’album privé d’inconnus, devenus, sans mention ni référence, des objets exposés par cet artiste dont le propos est justement de fustiger la fin de la privauté… premier paradoxe. Mais, comme pour souligner son travail patient sur les albums, et ancrer son propos dans une indicialité documentaire, on trouve de vrais albums privés, placés sous verre comme des manuscrits précieux, où le spectateur peut voir de près ces photographies de familles européennes, glanées sur divers marchés. Il y a même un petit album érotique très privé, composé de Polaroïds où l’on découvre les fantasmes sexuels d’un couple, qui se retrouvent là, à la suite d’un périple dont on ignore les étapes… Certains albums sont annotés, très “indexés”, d’autres, la plupart, ne le sont pas, les vues sont aussi rassemblées selon des critères formels sommaires, debout face à l’objectif, représentation avec animaux, avec les fleurs, scènes de repas familiaux… moments importants… L’artiste en a dégagé une rhétorique succincte de l’existence photographiée, une loi des albums, un digest de la représentation photographique bien ordonnée, que nous présente la journaliste du Point Marion Coquet dans l’article qu’elle consacre à l’exposition dans les colonnes du Point : “Les gens – c’est-à-dire surtout les hommes – faisaient d’ordinaire sept ou huit albums dans leur vie”, explique Erik Kessels. “Le premier racontait le premier grand amour”, note-t-il. Comme cette Helen (son nom est écrit au feutre noir, et en lettres capitales) qui minaude ad nauseam : alanguie sur un transat, en tenue de fête, une bière à la main… “Le numéro 2, c’est le mariage. Le 3, le premier enfant. Les albums 4, 5, 6 couvrent une trentaine d’années, de façon souvent assez chaotique. Dans le dernier, les enfants ont quitté le nid. Les parents se retrouvent face à face et se prennent en photo l’un l’autre pour tuer le temps.”

La seconde exposition, qui est en fait une seule installation logée dans une pièce au coeur de la première, est plus facile à présenter : C’est un tas, un tas labile comme le montrent ses différentes présentations en divers lieux, mais un tas qui revendique sa nature de tas ; informe, tombant, sans début ni fin. Aucun autre parergon ici que le temps, les 24 heures, qui ont servi de limite au prélèvement effectué par l’artiste, la date exacte n’étant pas indiquée. Ces images sont une impression papier de la totalité des images téléchargées par des particuliers sur Flick’r et rendues accessibles à tous par leurs auteurs… Ce sont à peu près les mêmes images que celles des albums exposés par l’artiste, mais leur présentation, qui en montre parfois le dos blanc (ce qui n’arrive jamais sur le Web) très chaotique empêche le spectateur d’y discerner autre chose que l’effet de masse voulu par l’artiste.

La journaliste du Point ne s’y est pas trompée, sa distinction entre les deux expositions suit parfaitement les intentions de l’artiste sans y introduire de distance critique, à croire que nous avons affaire ici à une idée reçue incontestable :

- Pour Album beauty, elle écrit : “Et d’abord l’album en dur, épais, relié, cartonné, tel qu’il en dort par pelletées dans les greniers et les caves. L’album que la démocratisation de la pratique photographique après guerre a imposé dans les foyers… et que la révolution numérique tue petit à petit.”

–> Rigidité, ordre, lien, cohérence… c’est le registre du livre, de la transmission du savoir livresque et de la connaissance ordonnée… la référence à la démocratie est aussi une antienne du discours photographique depuis Arago, mais curieusement, alors que le numérique permet au médium (et au cinéma) de faire un pas dans le sens de la démocratie, elle est ici mobilisée comme contrepoint de la révolution numérique, assassine des bonnes choses qu’apportaient les albums privés ouverts sous nos yeux par l’artiste.

- Pour 24 hours in Photography, elle écrit : “Dans l’installation 24 HRS of Photos, plus de reliures, de pages, de dates et de classements. Erik Kessels a téléchargé et tiré toutes les images postées sur Flickr au long d’une même journée : 950 000 photos, sitôt prises, sitôt oubliées, qui tombent en avalanche dans la salle qui leur est consacrée. On marche sur elles, on les brasse, on les ramasse par pelletées : un ourson avec sa mère, de jeunes Chinoises à moitié nues, des bonshommes bodybuildés, des paysages sans intérêt, des couples de toutes tailles et de tous gabarits. “Les frontières entre vie privée et vie publique ont été dynamitées, note Erik Kessels. C’est là l’album du XXIe siècle.”

–> Ni reliure ni page, le monde du livre, enfin du codex, symbole de ce que menacerait le support numérique, est abandonné, alors qu’il n’avait pas été mis en jeu, il n’y a plus d’ordre ni de reprère au temps (l’artiste n’a lui-même pas indiqué de date à son prélèvement)… le numérique serait pour un regard rapide le lieu de la confusion fusionnelle… Elles sombrent dans l’oubli, constituent une avalanche, engloutissant tout sur son passage… Leur qualité est tout antant soulignée par la journaliste qui n’y voit que régression : “ourson avec sa mère”, “chinoises à moitié nues”, “bonshommes bodybuildés” et bien sûr des paysages qui deviennent vite sans intérêt ! Je voudrais bien savoir comment Marion Coquet s’y est prise pour fournir cette brillante analyse de 950 000 photographies présentées de la manière suivante :

© Carsten Rehder/AFP - Illustration qui accompagne l'article du Point.

Les propos de la journaliste du Point sont les échos dociles, les idées reçues mises en forme, de cette double exposition et de sa nostalgie empruntée, et viennent bien souligner une forme de schize des discours concernant les évolutions récentes du champ photographique et notamment de ce qu’on appelle révolution numérique… qui est une véritable révolution démocratique. On déplore la démocratisation d’un médium au nom de sa valeur démocratique, on fait un éloge du peuple mais on lui demande de rester à sa place, de ne pas se montrer, de ne pas s’aimer lui-même de façon trop ostentatoire, de ne pas communiquer horizontalement, entre soi, mais de rester sur son prie-Dieu en attendant l’hostie délivrée par celui qui a voix au chapître…  Cette déploration de la fin (imaginaire) de la privauté est d’abord une incompréhension totale de ce qui vient (déjà depuis quelques années) vers nous avec de plus en plus d’assurance… Et peut-être une façon de montrer son inquiétude devant la libération de l’autoreprésentation… Le tas informe fait à partir des images bien ordonnées de Flick’r exprime d’abord cela ! Venant d’un prétendu défenseur de la photographie vernaculaire, cette opposition est surprenante et prend les formes de la malhonnêteté … Comment peut-on aimer les photographies vernaculaires et leur “poésie” ou leur rhétorique existentielle propre et rejeter aussi grossièrement un outil aussi précis et fin que Flick’r (mais aujourd’hui il y en a d’autres… comme Instagram) sans en montrer les vrais conditions d’usage ?  L’installation d’Erik Kessels (24 HRS…) est insidieuse et il est étonnant qu’elle trouve autant d’asiles prestigieux pour se montrer… C’est un travail grossier et réducteur… Elle ne repose que sur l’effet de quantité accentué par  la dénaturation de la photographie numérique diffusée sur le Web, dont la qualité essentielle est la fluidité, en la ramenant au support papier, en la décontextualisant complètement, en la jetant en vrac dans un tas polymorphe alors qu’elle se présente bien plus clairement ordonnée et souvent bien mieux indexées que sur la plupart des albums familiaux…

Et que penser de cette exposition d’albums trouvés au hasard des vide-greniers, ces photographies qu’on ne montre pas, parfois, même si l’album est un support de diffusion restreint, cette diffusion relève toujours des choix de son propriétaire, et le fait de l’avoir trouvé ou acheté ne donne pas de droit de diffusion ni d’exposition à son dernier dépositaire… Cela devient en tout cas ridicule quand on prétend défendre la privauté de l’album contre l’exhibitionnisme inconscient de Flick’r… où chacun peut maîtriser le degré de publicité qu’il donnera à son image… Nous avons sur le site de partage des albums sous clé réservés aux membres d’une famille, par exemple, des albums ouverts à tous, des albums professionnels, et une indexation très fine qui permet de sillonner les groupes… Rien de grossier…

Flick’r bien sûr, (est-il encore utile de l’écrire ici ?)  ne s’oppose pas à l’album “d’autrefois” qui serait en train de disparaître selon le collectionneur déboussolé que semble être Erik Kessels, il en est le prolongement élaboré et républicain. Une exposition joyeuse et intelligente aurait pu le montrer, en mettant en avant des photographies parfois merveilleuses qu’on peut trouver sur Flick’r et qui sont le fruit du travail d’expert de nombreux amateurs…

La vraie question que pose cette double exposition est la suivante : Pourquoi un festival aussi pointu et avancé que Les rencontres d’Arles offre une tribune à des propos d’arrière-garde nostalgique qui prennent ici des formes malhonnêtes et proprement ridicules ? Et au-delà, pour traiter le fond du problème, quel est le problème avec cette profusion d’images ? Pourquoi continuer de la penser comme une vague informe et engloutissante ? 1 000 000 de photos en un jour sur Flick’r ? What else ? Personne ne peut les voir toutes et la vague n’est qu’imaginaire ! Et si l’on prend des chiffres on peut aussi voir le nombre de photographies développées en un jour dans les années 1980 par les laboratoires Kodak… On ne serait pas loin… la quantité démocratique peut donner le tournis si on la prend sous l’angle de la masse, c’est-à-dire sous un angle idéologique qui a renoncé à y voir clair et à distinguer dans cette dite masse qui n’est qu’une production imaginaire, une représentation holistique et négative du peuple… mais la hauteur d’internet dans son usage particulier, n’est pas celle de la masse, mais d’une infinité d’individus séparés en relations multiples, et à l’échelle des réseaux, le partage d’images est un nouveau plaisir social, bénéfique la plupart du temps, et qui reste à explorer avec intelligence et responsabilité, c’est-à-dire, pour commencer, sans gâcher de papier…

Pour une analyse sérieuse de Flick’r issue elle aussi d’un prélèvement : Pourquoi partager mes photos de vacances avec des inconnus ?

 

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