Armstrong, Cahuzac, Bernheim ou l'autorité médiatique démasquée par l'aveu

DSK, lui, n'a jamais avoué ni jamais vraiment nié... son autorité internationale ne l'a pas protégé dans un pays bien moins aristoctatique que la France. Le juge américain l'a collé au trou, l'a exhibé menottes aux poignets dans un perp walk ravageur et de retour en France, ses textos salaces ont fait le reste dans l'opinion, jusqu'à ce qu'il devienne, apothéose dans le ridicule, le porc transcendental pour une chercheuse borderline...

DSK, lui, n'a jamais avoué ni jamais vraiment nié... son autorité internationale ne l'a pas protégé dans un pays bien moins aristoctatique que la France. Le juge américain l'a collé au trou, l'a exhibé menottes aux poignets dans un perp walk ravageur et de retour en France, ses textos salaces ont fait le reste dans l'opinion, jusqu'à ce qu'il devienne, apothéose dans le ridicule, le porc transcendental pour une chercheuse borderline...

Copé aurait triché, tranquille, pour prendre l'UMP à la loyale selon les lois du milieu. Que le meilleur tricheur gagne ! Cette fois-ci cela a été monumental ! C'est quand même une tête ! Il a beau faire la crevette dans les eaux troubles d'une piscine célèbre, il est le plus fort. Trop peut-être ! Son autorité à peine établie, il a dû y renoncer illico-presto devant la contestation de son adversaire... Imbroglio inextricable ! Mais il n'a pas avoué ; son autorité contestée, ne s'est pas encore effondrée, il n'a pas officiellement révélé le fonctionnement des élections internes à un parti ni le vrai visage de son ambition, et certains peuvent encore croire en son autorité... 

Sarkozy est mis en examen par un simple juge d'instruction, de ceux-là même qu'il voulait effacer d'une pichenette pour pouvoir se sentir plus à l'aise. Mis en examen pour abus de faiblesse ! Lui ! le président de la république avec toute l'autorité de sa fonction ! Quelques vieux dragons en mal de père ou de chef à adorer sont sortis de leur boîte pour insulter le juge au nom de l'autorité politique incarnée par leur héros, mais cela n'a pas suffi à impressionner... Il n'y a plus d'autorité qui tienne lieu d'aura... Tout jugement est en suspens, mais nul n'aura peine à croire que Zorro n'est peut-être que Joe Dalton... Cependant, n'ayant rien avoué, il détient encore une bribe d'autorité susceptible de se restaurer à l'occasion d'un nouveau mirage... Cette fois-ci j'ai vraiment changé ! J'ai de l'expérience, la défaite m'a forgé une nouvelle humilité... Il y en aura pour le croire... 

Nous sommes ici devant des crises de l'autorité patriarcale, comme il y en a toujours eu, elle se maintient dans le déni de l'évidence... avouer, c'est briser la fiction qui vous a fait roi. Voir la différence d'image entre Bush et Nixon.  

Les séries ne sont pas toujours éloquentes, mais il en est qui semblent dessiner un paysage nouveau... Et pour aller plus loin, observons que coup sur coup ces derniers mois, nous avons vu rompre trois hommes publics de haut rang dans leur spécialité, incarnant chacun une forme d'autorité publique incontestable jusqu'à leurs aveux devant la rigueur d'une enquête. Inévitables, tactiques, et parfois mesurés, ils n'en constituent pas moins le signe d'une crise dans le spectacle de l'autorité. 

Dans le domaine du sport, Lance Armstrong, déjà très contesté, a reconnu le 17 janvier dernier, ce que tout le monde voyait comme une évidence sans pouvoir le prouver. Même s'ils étaient attendus et connus avant même d'être formulés, ses aveux ont opéré (acté dit-on) un dévoilement qui dépasse largement son cas et même son sport... on n'en est pas encore aux aveux de Z. célèbre footballeur, mais qui sait ? Non ! On ne fait pas le tour de France sept fois de suite à la vitesse d'une mobylette trafiquée sans avoir pris une potion magique. Il s'est dopé, et même gavé de produits, suivi par son Motoman qui transportait sa pharmacie personnelle. Il a triché, il a menti, nié, et puis il a avoué... Avec son aveu, une partie de la nudité du roi vélo (ou plutôt de la petite reine) est apparue au grand jour, l'illusion de la course propre et de l'héroïsme douloureux est tombée, le vélo de compétition de haut niveau c'est le dopage. Point. Sans cette sorcellerie incertaine, le spectacle tombe, les courses ralentissent, les spectateurs s'ennuient, l'argent s'évapore... Lance a donc craqué, par calcul, pour éviter la prison... mais on ne lui en a pas trop voulu, il était le dernier à nier ce que de nombreux autres avaient dévoilé avant lui. Il n'a pas trahi, il a fermé le ban, et définitivement condamné la petite reine à rejoindre le monde des fictions où les autorités viriles ne sont que des postures de matamores... en danseuse ... ridicules !

C'est très différent pour Jérôme Cahuzac qui reçoit lui toute la violence qu'a généré son aveu du 2 avril dernier. Il a été obligé de dormir dans sa voiture le premier soir et se voit adresser des propos d'une rare agressivité. Etrangement, ce n'est pas tant sa fraude qu'un acte de parole qui constitue l'objet de son délit dans la plupart des commentaires émanant des hommes politiques. Son mensonge est souvent évoqué par ceux qui se présentent comme ses premières victimes, les membres du gouvernement, les parlementaires socialistes, mais en réalité, très vite, la trahison se précise et l'on comprend que ce n'est pas tant parce qu'il a menti qu'il est rejeté, mais parce qu'il a dit la vérité. Mentir en pareille situation est normal. Ce qui ne se fait pas c'est dire la vérité et montrer ainsi qu'on peut facilement mentir... Et l'eût-il dite dès le 5 décembre, date de la publication de l'article de Fabrice Arfi qui a déclenché l'affaire, il aurait été voué aux mêmes gémonies... On n'avoue jamais, en politique c'est toujours une trahison. La vérité est une trahison, ce qui compte c'est de maintenir l'illusion du spectacle démocratique, ne pas dénoncer la fiction de l'autorité morale... et rien de tel que la posture du moraliste, de celui qui lutte contre la fraude, de celui qui "connaît ses dossiers", de celui qui est l'homme lige de la rigueur ; Woerth, Juppé, Cahuzac, pour obtenir une autorité en très peu de temps... Woerth, qui a peut-être encaissé les enveloppes des Bettencourt a la tête d'un expert comptable déprimé, il nie tout en bloc en attendant la fin des procédures, son autorité n'est que très peu écornée, Juppé a préféré encaisser une condamnation et partir enseigner au Canada durant un an, plutôt que de parler de la corruption exceptionnelle qui a visiblement régné dans les contre-allées du pouvoir chiraquien. Il est toujours vivant en politique et bénéficie d'un certain crédit de sagesse auprès de ses pairs. Sa capacité à encaisser sans mot dire fait l'admiration des autres hommes de son clan... Un vrai mec. Cahuzac, lui, en rompant la digue du déni, à précipité le monde politique dans une tourmente qui n'est pas si éloignée de celle qu'a connu le cyclisme international depuis 1997... c'est le début du grand déballage de ce que tout le monde voit sans pouvoir le nommer. Non pas un système de corruption généralisé, ni un "tous pourris" qui est lui-même un leurre, mais une consanguinité très malsaine entre les milieux de la politique et ceux des affaires. Une caste avec ses règles et son Omerta. Mêmes cercles, mêmes milieux, mêmes affaires, mêmes familles, dans les coulisses du théâtre des oppositions et des catégories de façade, la vie des liquidités suit son cours fluide et paisible, de repas dominicaux en repas dimonicaux, de piscine de Takieddine en piscine de Takieddine, la même "famille" se répartit les richesses, les bons coups, les maisons et les piscines et distribue l'obole. Cahuzac aurait payé, il aurait clamé son innocence, n'aurait rien dit, n'aurait pas reconnu l'existence du mensonge, il serait resté silencieux durant toute la procédure, laissant dire les médias et jouant occasionnellement des contre-feux mis au point par Fouks, pour faire douter l'opinion, tout se serait alors bien passé. Il aurait payé plus cher sur le plan personnel, mais s'en serait tiré sur le plan politique. Au lieu de cela, à l'instar d'Armstrong, il a avoué pour diminuer sa sanction et il a dévoilé, au passage, les mécanismes du jeu. On veut faire passer Cahuzac pour un cas pathologique, unique, un pervers d'exception, mais n'est-il pas tout simplement l'expression d'une illusion à laquelle il a lui-même adhéré ? Celle de sa propre autorité (c'était le meilleur bretteur politique de la campagne) et du spectacle de la compétence politique. Avoir un compte en Suisse n'est pas pour un homme de sa richesse une chose exceptionnelle, mais c'est la fiction de son autorité, belle et rayonnante, très appuyée par son verbe haut, qui a provoqué le retour de ce refoulé qu'il a eu lui-même du mal à reconnaître. Ridicule devant la Nation. 

Un rabbin enfin, vint compléter cette fable de l'autorité démasquée. Après le tricheur, le fraudeur, voici le plagiaire et malheureusement, l'imposteur. Le premier a triché pour gagner, classique. Le second a commis de la main gauche la fraude contre laquelle il luttait tous les jours de la main droite. Incroyable ! Mais que dire de Gilles Bernheim, incarnation de l'éthique pour la communauté dont il avait la charge, et même au-delà, homme respecté à l'oral et ridicule à l'écrit... et il ne s'agissait pas de n'importe quelle éthique, mais de celle du sujet humain comme auteur de sa propre pensée, d'une éthique dont le premier devoir est justement de renoncer à la jouissance idolâtrique dont la vanité des diplômes et des succès de librairie est un puissant motif. Comment celui dont la mission spirituelle était de promouvoir une subjectivité libre et éthique, respectueuse des règles équilibrant le commerce entre les individus, a-t-il pu falsifier sa propre pensée, abdiquant sa propre subjectivité pour une gloriole de façade, pour asseoir son autorité auprès des autres ? Autorité du texte, autorité de l'agrégation...  Le mystère humain de ce comportement suicidaire est immense et, loin d'être une simple erreur, il s'agit probablement de l'illustration tragique d'une profonde déviance dont il n'est pas le seul responsable... déviance d'une société qui a besoin de chefs et d'idoles auxquelles abandonner sa propre vertu, on est là proche de la fin de la fable des Troglodytes, si bien racontée par Montesquieu... Epuisés et frustrés par la vertu individuelle, les hommes s'en déchargent sur un chef capable de l'incarner à lui seul... Le sage de Montesquieu en pleure, d'autres, et sûrement ces trois repentants, ont eu la faiblesse narcissique de se laisser griser par l'admiration de ceux qui voulaient en faire des anges...  C'est la fable de l'autorité qui s'effondre avec Gilles Bernheim, précisément là où elle a pris racine dans notre mythologie, dans le droit de l'auteur, qui a succédé au droit du sang, dans l'illusion qu'ont les hommes d'être des auteurs de leur production et de pouvoir en tirer cette auctoritas qui est plus un spectacle source d'un imperium qu'une réalité. 

Parce qu'ils sont des cas "énormes" de tromperie qui une fois avouées par les intéressés se retournent contre le système qui les a produites et cautionnées ; le monde du cyclisme et l'autorité du vainqueur, le monde politique et l'autorité du poste, le monde religieux et intellectuel et l'autorité du titre, ces trois cas de repentance suivies d'exclusion nous montrent la caducité d'une forme spectaculaire de l'autorité fondée sur le prestige ... 

Et il n'est pas anodin que ce soit à chaque fois au terme d'une enquête de type scientifique, celle de l'USADA pour le premier, celle de Médiapart pour le second et celle de plusieurs chercheurs dont Jean-Noël Darde, professeur d'Université spécialisé dans le plagiat, pour le troisième, que l'aveu soit venu lever le voile sur un vol. 

La fin d'un certain ordre et l'émergence d'un autre... dont le travail de Médiapart nous montre les éléments scientifiques. Il semble qu'une autorité de la preuve produite par l'enquête se substitue progressivement à une autorité de l'image produite par la ficion médiatique... et c'est en cela d'ailleurs que Médiapart sort du rang des conteurs du quotidien et se rapproche du monde de la recherche... et ce mouvement est simplement l'établissement d'un vrai contre-pouvoir... 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.